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Cet entretien a été retranscrit et légèrement édité afin d’en fluidifier la lecture, sans en modifier le sens ni la tonalité.

L'arche d'art - Épisode 1 : Valentine Dardel, lumière, couleur et métamorphoses du corps
@ Valentine Dardel
Cet entretien a été retranscrit et légèrement édité afin d’en fluidifier la lecture, sans en modifier le sens ni la tonalité.

Podcast
Transcription éditorialisée à partir de l’entretien audio. Les hésitations et répétitions ont été allégées pour la lecture, sans modifier le sens des propos.
Par Noée Borey · 16 min de lecture

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Transcription éditorialisée à partir de l’entretien audio. Les hésitations et répétitions ont été allégées pour la lecture, sans modifier le sens des propos.
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Dans ce premier épisode de L’Arche d’art, le podcast d’Artenae consacré à la création contemporaine, Noée Borey reçoit Valentine Dardel. Cette artiste contemporaine française installée à Paris développe une pratique à la frontière de la peinture, du dessin et de l’art textile. La lumière, la couleur, la perception et la représentation du corps en constituent les principaux fils conducteurs.
Au fil de cette conversation avec Noée Borey, Valentine Dardel revient sur un souvenir fondateur devant une toile du Caravage, sur sa peur persistante du noir et sur la joie presque enfantine que lui procure la couleur. Elle explique comment elle transforme des images numériques par la peinture à l’huile, le crayon de couleur et le transfert par sublimation sur velours.
Elle raconte également son atelier parisien comme un laboratoire, le rôle du hasard dans son travail, la réappropriation progressive de son propre corps et les nouveaux territoires qu’elle souhaite explorer, du tabou sexuel aux images d’archives.
À écouter
La pratique de Valentine Dardel associe peinture contemporaine, dessin et textile autour d’une recherche commune sur la lumière et la couleur. L’artiste part de photographies ou de vidéos, souvent réalisées à partir de son propre corps, qu’elle altère numériquement avant de les traduire dans différents médiums. Ses cadrages fragmentent la figure jusqu’à la faire basculer vers l’abstraction.
Le changement de support transforme à la fois son geste et le temps de création : l’amplitude physique de la peinture à l’huile répond à la lenteur minutieuse du crayon de couleur et à la soudaineté du transfert sur velours. Son atelier devient ainsi un espace d’expérimentation où l’accident, loin d’être évité, peut ouvrir de nouvelles directions.
À travers les plis, les ombres et les irisations du corps, Valentine Dardel interroge également les normes de représentation, la censure et les tabous. Elle souhaite créer des images qui ne se livrent pas immédiatement, afin d’inciter le regardeur à ralentir, à s’approcher et à questionner ce qu’il perçoit.
Noée Borey
Et si on écoutait l’art avant de le regarder ? Si on prenait le temps d’entrer dans un geste, un doute, une voix, une trajectoire ?
L’Arche d’art, c’est le podcast d’Artenae : un espace sonore pour les formes fragiles, les idées en devenir et les émergences. Artistes, curateurs et penseurs partagent ici ce qu’on entend rarement : les doutes, les élans, les transformations. Entre voix off, récits, créations sonores et entretiens, c’est une traversée poétique, sensible et vivante. Un podcast pour celles et ceux qui savent que l’art ne se regarde pas seulement : il se ressent, se vit et se transforme.
Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Valentine Dardel. Artiste française installée à Paris, elle explore la frontière entre le corps et la matière, entre figuration et abstraction. Dans sa peinture, les formes se déforment, se plient, se dissolvent. Le corps s’y fragmente, se transforme, jusqu’à devenir vibration, couleur et mouvement.
Chez Valentine, la surface picturale devient un lieu de métamorphose. La matière y respire, se tend et s’efface. Ses œuvres traversent les médiums et les textures, de la toile au velours en passant par le papier : autant de terrains d’expérimentation où chaque support renouvelle le rapport à la couleur et à la lumière.
Chaque pièce semble traversée par un double mouvement : celui du geste qui s’incarne et celui de la forme qui s’échappe. Son travail parle d’intimité, de perception et de transformation. Il invite à regarder autrement, non plus pour reconnaître, mais pour sentir comment une forme devient autre, comment le corps, dans la peinture, se défait pour mieux exister.
Dans son atelier, la matière s’écoute autant qu’elle se travaille. C’est là que tout commence, dans ce dialogue silencieux entre le geste et la lumière. Et peut-être est-ce là aussi que naît l’élan, celui dont nous allons parler.
Bonjour Valentine. Qu’est-ce qui t’a poussée à créer ? Pour toi, qu’est-ce que l’élan ?
Valentine Dardel
Bonjour Noée. J’y ai réfléchi et je pense que cet élan est multiple. J’essaie souvent de comprendre d’où viennent mes passions, mes fascinations, et pourquoi je travaille. Il y a plusieurs réponses.
La première tient à ma fascination pour la lumière, à la manière dont elle interagit avec la matière et dont la couleur s’exprime à travers cette interaction. L’une des scènes qui m’a le plus marquée enfant remonte à un voyage en Italie avec ma grand-mère, très attachée à ce pays et absolument passionnée par le Caravage. Il est évidemment très connu pour son travail de la lumière et c’est précisément ce qu’elle m’avait expliqué.
Nous sommes passées devant cet immense tableau de Judith décapitant Holopherne, d’une violence folle. J’avais peut-être six ans et je suis restée clouée sur place. J’ai dû passer un quart d’heure à regarder les jets de sang, les regards, la lumière, les plis du tissu. C’est l’un des premiers moments où ce rapport à la lumière m’a véritablement saisie.
Il existe aussi une origine beaucoup plus intime : j’ai toujours eu peur du noir. C’est totalement irrationnel. Aujourd’hui encore, si mon appartement est plongé dans l’obscurité et que je dois le traverser, je vais le faire un peu en courant. Enfant, j’avais besoin d’une petite lumière. Mon imagination était débordante : un simple peignoir accroché à une porte pouvait devenir n’importe quel monstre.
Je me rends compte que cette peur n’a pas disparu avec l’âge. Il n’y a pas eu ce moment où, devenue adulte, j’aurais soudain cessé d’avoir peur du noir. La lumière est donc presque salvatrice pour moi ; c’est auprès d’elle que je me sens apaisée.
La lumière et la couleur sont intimement liées. Sans prétendre maîtriser le sujet scientifiquement, c’est grâce à la lumière que nous percevons les couleurs, et la lumière elle-même est composée de rayons colorés. Je les appréhende comme un seul phénomène. C’est aussi pour cela que je mets des couleurs partout, sur tous les objets que je représente.
Noée Borey
Je confirme : il y a beaucoup de couleurs !
Valentine Dardel
Oui, et elles me rendent heureuse. Il y a quelque chose de très enfantin là-dedans. Quand on est jeune, les jouets et les vêtements sont très colorés. Tout l’univers destiné aux enfants l’est. Puis, en grandissant, cela s’efface. On nous enlève ces couleurs, on nous standardise, comme s’il fallait se fondre dans la masse : un jean, un trench beige…
C’est souvent très beau et très élégant, mais je trouve qu’il manque quelque chose de la joie. Je m’attache à la couleur parce qu’elle m’en procure beaucoup, et parce que je pense qu’elle peut aussi en transmettre aux autres.
Œuvre mentionnée dans cet article
Noée Borey
Comment ce rapport à la lumière et à la couleur se matérialise-t-il concrètement dans tes œuvres ?
Valentine Dardel
Il y a plusieurs étapes. Dans la série sur laquelle je travaille le plus actuellement, autour des corps, je passe par différents médiums : le tissu, le dessin ou la peinture. Je pars toujours d’une image ou d’une vidéo, donc d’une référence existante, dont les couleurs sont relativement naturelles. Je viens ensuite l’altérer numériquement.
Je suis aussi graphiste, de manière autodidacte. J’ai étudié le design textile, qui m’a conduite vers deux embranchements très proches : le graphisme et l’art. J’adore les outils numériques pour la liberté qu’ils donnent et pour les nouvelles façons de concevoir une image qu’ils permettent. Il peut être difficile de travailler sans référence : peindre de mémoire les caustiques ou les reflets d’une piscine exige une image mentale très précise.
Les outils numériques m’accompagnent, mais ils introduisent également une part de hasard que j’essaie toujours de préserver. Parfois, ce hasard vient des outils ; parfois, de l’intervention d’une personne extérieure. Dans le traitement numérique, j’ajoute des lumières et des couleurs, mais je ne contrôle pas entièrement ce qui se produit. Les couleurs dansent un peu sur l’écran. Mon rôle se rapproche alors de celui d’une directrice artistique : je dois savoir arrêter le processus au moment où elles me paraissent justes.
Je cueille aussi des couleurs au cours de mes voyages. Je photographie des fragments de rues, des matières ou des compositions colorées qui attirent mon regard. Ce ne sont pas nécessairement des sujets spectaculaires : cela peut être un morceau de sac plastique jaune à côté d’une affiche arrachée. Je constitue ainsi un petit dictionnaire de couleurs dans lequel je puise lorsque je compose.
Noée Borey
Ton quotidien est donc rythmé par cette observation. Tu prélèves chaque élément pour constituer une sorte de répertoire mental. Comment le geste intervient-il ensuite ?
Valentine Dardel
Le geste dépend beaucoup du médium. Mes trois grands axes sont aujourd’hui la peinture à l’huile, le dessin au crayon de couleur et le transfert par sublimation sur textile. Ils impliquent des gestes et des temporalités très différents.
À l’huile, j’ai besoin d’un format moyen ou grand. Ce qui me plaît dans la viscosité de cette matière, c’est la possibilité d’un véritable élan : un geste qui engage tout le corps. J’admire les peintres réalistes travaillant sur de petits formats, parce que cela demande une difficulté, une tension et une concentration considérables. Avec l’huile, j’ai besoin d’une amplitude plus importante.
J’aime aussi les transformations successives de l’image. La référence initiale est altérée numériquement, puis elle l’est encore lorsqu’elle passe dans la peinture. Comme je représente le corps, je m’intéresse beaucoup à la dysmorphie, même si ce n’est pas nécessairement le thème que je mets le plus en avant. La manière dont nous percevons le corps, ses formes et ses échelles m’intéresse profondément.
Puisque je travaille à partir de mon propre corps, cette question devient très personnelle. Il m’arrive de le percevoir d’une certaine manière, et cette perception transforme la façon dont je le reporte sur la toile. J’accueille volontiers ce que l’on pourrait appeler une erreur de perspective, d’échelle ou d’anatomie, parce qu’elle révèle quelque chose.
À travers les cadrages, les couleurs et les lumières, je pousse l’image source ailleurs. Je ne veux pas la rendre absolument illisible : quelque chose doit pouvoir être perçu. Mais cela demande de la patience, de la contemplation et de la curiosité.
Pour le dessin, je travaille au contraire sur de très petits formats. Le geste est très lent et minutieux. Je construis chaque couleur à partir de plusieurs autres. C’est l’un des meilleurs conseils que m’ait donnés une professeure : toujours construire ses couleurs, quel que soit le médium. Ce travail est très méditatif, mais ma patience a des limites ; je ne pourrais pas passer un mois sur un seul dessin. J’ai besoin d’un équilibre entre plusieurs rythmes.
Les transferts sur tissu sont plus rapides. Je pars des mêmes images photographiques ou vidéo que j’altère, mais, au lieu de les représenter et de les déformer de nouveau avec la main, je les retranscris plus directement par le transfert.
Ce retour au tissu était très important pour moi puisqu’il me ramène à ma formation initiale. Avec le temps, des expériences qui pouvaient sembler dissociées finissent par apparaître parfaitement liées.
Je travaille notamment sur le velours parce que j’aime sa relation à la lumière : il l’absorbe tout en la réfléchissant énormément. Il invite le spectateur à se déplacer pour percevoir une œuvre en évolution permanente.
Le transfert comporte aussi une soudaineté particulière. On peut préparer les châssis et tendre les velours, mais vient ensuite le moment de l’impression : c’est un geste unique. S’il y a un cheveu ou un pli, tout peut être compromis. Comme mes images sont décomposées en fragments, un seul fragment manqué affecte l’ensemble. Certaines erreurs viennent cependant nourrir l’œuvre. Cet aléatoire est essentiel.
Noée Borey
Ces trois pratiques correspondent donc à trois temporalités : la soudaineté du textile, l’amplitude du geste à l’huile et la précision du crayon.
Valentine Dardel
Exactement. Elles me nourrissent indépendamment et j’ai besoin de cette pluralité. Pendant deux ans, j’ai beaucoup travaillé à l’huile. Aujourd’hui, je cherche à rééquilibrer ma pratique. Cela ne signifie pas que j’en ai fini avec la peinture, mais j’avais besoin de m’approprier ce médium, qui peut être impressionnant en raison de son histoire et de sa technicité.
J’ai étudié le design textile, donc je n’ai évidemment pas reçu d’enseignement approfondi sur l’huile. J’ai aussi passé un an aux Beaux-Arts, où la technique ne faisait pas non plus l’objet de cours très classiques. Cette situation oblige à se débrouiller, à aller chercher des savoirs auprès de ses pairs, de ses compagnons d’atelier et parfois de ses professeurs. C’est intéressant, car le fait de ne pas appliquer exactement une technique peut conduire à des erreurs, et ces erreurs à des découvertes.
C’est aussi pourquoi je tiens à imprimer moi-même mes textiles. Je pourrais envoyer mes fichiers à un prestataire puis recevoir le tissu imprimé, mais faire le transfert me permet d’expérimenter librement. Récemment, j’ai par exemple décidé d’imprimer sur du plâtre. Un prestataire n’aurait probablement pas pris le risque d’endommager sa machine. En procédant moi-même, je fais des découvertes. Je vois réellement l’atelier comme un laboratoire.
Noée Borey
Peux-tu nous le décrire ?
Valentine Dardel
Je travaille aux Ateliers Daguerre, une structure mise à disposition par la mairie du 14e arrondissement, qui accueille douze artistes. C’est une véritable chance. Il est précieux de ne pas être seule tout en restant dans un collectif à taille humaine. On peut réellement rencontrer les autres, demander des retours, observer d’autres pratiques et évoluer au contact de chacun.
La pratique artistique demeure très solitaire : que nous en ayons conscience ou non, nous sommes aussi des indépendants et des entrepreneurs. Cette dimension collective est donc très importante pour moi.
Mon espace fait environ quinze à vingt mètres carrés. Il est lumineux, avec de grandes fenêtres face à moi, ce qui comptait beaucoup. Je suis très organisée et j’essaie de le garder toujours rangé. Dès que ce n’est plus le cas, je n’arrive plus à créer.
Il existe sans doute deux grandes familles d’artistes : ceux qui travaillent dans un chaos absolu, comme Francis Bacon, et ceux qui ont besoin d’ordre. J’appartiens clairement à la seconde.
La sublimation est une technique que j’ai apprise à Central Saint Martins, à Londres. Elle consiste à imprimer une image avec des encres thermoréactives sur un papier spécifique. Le papier est ensuite placé contre le tissu et la chaleur permet le transfert.
Issue de procédés industriels, cette technique est extrêmement résistante : théoriquement, le textile pourrait même être lavé en machine sans que le pigment disparaisse. Cela offre aussi une vraie pérennité à l’œuvre.
Au commencement d’une série, je pars dans toutes les directions. J’imprime sur autant de tissus que possible. C’est ainsi que nous travaillions pendant mes études : tester, élargir le champ au maximum, puis seulement réduire. J’ai imprimé sur de la toile, avec un résultat qui ouvre d’autres perspectives, et sur du plâtre. Quand une tentative inattendue fonctionne, l’émotion est très forte.
Cette technique est aussi très énergivore, car chaque essai ouvre dix, quinze ou vingt nouvelles possibilités. Il faut apprendre à les contenir. Je note désormais toutes mes idées : elles ont de la valeur, mais je ne peux pas toutes les tester simultanément.
C’est pourtant exactement ce que je cherchais. Avec l’huile, malgré quelques évolutions comme le diptyque ou l’apparition du lin brut, il me manquait une nouveauté capable de me remettre en mouvement.
J’ai besoin de cette excitation pour continuer. Lorsqu’elle est là, j’entre dans ce que l’on appelle parfois le flow : le temps passe mais n’existe plus. On peut enchaîner des journées entières de travail et avoir du mal à s’arrêter tant on est captivé. Avec le transfert et cette exploration plus poussée de la matière, les possibilités sont immenses.
Œuvre mentionnée dans cet article
Noée Borey
Tu as notamment développé une série de Self-portraits dans laquelle tu travailles ton rapport au corps. Comment a-t-elle évolué ?
Valentine Dardel
Le nom même de cette série me questionne aujourd’hui. Nous évoluons constamment ; une décision prise deux ans plus tôt peut finir par sembler moins évidente. Au début, mes cadrages étaient si resserrés que le corps devenait presque illisible. Le titre Self-portraits servait alors de clé de lecture : il invitait le regardeur à se demander comment ces formes apparemment abstraites pouvaient constituer un autoportrait.
Un phénomène que je n’avais ni anticipé ni contrôlé s’est ensuite produit : mes images sont devenues progressivement plus lisibles. Le corps s’est réaffirmé dans ma peinture, presque contre mon gré. C’est aussi ce qui est passionnant dans le fait d’être artiste : créer nous donne des informations sur nous-mêmes que nous ne possédions pas au départ.
Cela fait maintenant environ deux ans et demi que je peins ces corps, qui sont les miens. Une certaine timidité semble s’être dissipée. Au fil du temps, j’ai reculé le cadrage et davantage de corps est apparu. Auparavant, j’effaçais notamment les tétons, un peu à la manière d’Instagram. Puis je me suis demandé pourquoi je reproduisais moi-même cette censure. Dès lors que la poitrine entière devenait visible, quel sens y avait-il à effacer ce détail ?
Cela a été un cheminement. À présent, le corps est plus aisément reconnaissable sans que je doive orienter le regard. C’est précisément pour cette raison que le terme Self-portraits commence à me gêner : il peut donner une dimension égocentrée qui n’était pas celle du projet initial. La série va donc probablement évoluer et les pièces les plus réalistes porteront peut-être un autre nom.
Dans les œuvres textiles, je travaille également à partir de mon corps, mais depuis une vidéo plutôt qu’une photographie. J’ai alors moins de contrôle sur les images puisqu’au moment où je bouge, je ne les vois pas. J’effectue une sorte de danse désarticulée, volontairement étrange, en cherchant à créer le plus de plis possible. J’altère ensuite la lumière et les couleurs de cette vidéo, puis j’en sélectionne les images les plus pertinentes pour leurs cadrages et leurs compositions.
Ces poses ne cherchent pas à flatter le corps. On pourrait presque parler de nus volontairement manqués : je provoque les plis au lieu de les dissimuler. Le corps m’intéresse parce qu’il constitue un support sur lequel la lumière vient se poser. Plus il y a de plis, plus apparaissent d’irisations, d’ombres et de lumières.
Ce travail a transformé ma propre perception. Nous connaissons toutes, quelle que soit notre morphologie, les injonctions à la minceur et au corps parfait. Cette question a été difficile pour moi. J’aimerais affirmer que le corps est beau sous tous ses angles. Je ne suis pas toujours parfaitement à l’aise avec cette idée, mais je souhaite tendre vers elle et la partager.
Je ne considère pas mon travail comme explicitement féministe ou politique, mais il y a bien une forme de réappropriation et de réaffirmation du corps.
Noée Borey
Le corps finit presque par faire ce qu’il veut. La peinture devient vivante.
Valentine Dardel
Oui, le corps fait le fou ! Pour les textiles, je travaille sur un velours gris clair. Je ne voulais pas d’un fond blanc, que je trouve trop cru. De la même manière, en peinture, je conserve parfois le lin brut. J’aime qu’il puisse constituer une métaphore de la peau nue.
Noée Borey
Peux-tu décrire une œuvre récente pour permettre à nos auditeurs de la visualiser ?
Valentine Dardel
Pour une exposition récente, j’ai créé ma première série sur velours, composée de sept œuvres. L’une d’elles est un format vertical d’environ 120 sur 70 centimètres. Elle réunit douze fragments de même taille, approximativement 28 sur 20 centimètres. Chacun est un petit châssis entoilé de velours imprimé.
Ensemble, ils forment l’image globale d’un corps irisé, coloré et en mouvement, puisque l’image provient d’une vidéo. C’est une forme de puzzle.
On ne saisit pas instantanément le corps. Il finit par apparaître, mais pas immédiatement. Cette distance est difficile à évaluer pour moi, car je connais toujours l’image source. Même lorsque je l’altère, je continue à la voir dans son intégralité. J’ai donc besoin du regard d’autres personnes pour mesurer la justesse de cette altération : demeure-t-elle lisible ou non ?
Cette œuvre répond à une autre pièce de mêmes dimensions et de même configuration, réalisée à partir d’une autre image de la vidéo. Elles s’intitulent Dos à dos. Elles représentent l’arrière du corps, alors que j’avais jusqu’alors surtout travaillé les plis du ventre.
Certaines pièces de la série n’emploient qu’un seul des douze fragments. Elles basculent alors dans une abstraction presque totale ; il devient pratiquement impossible d’en identifier l’origine.
J’aime présenter ces fragments à proximité de l’ensemble, car ils permettent de comprendre mon cheminement : je cherche à créer des paysages abstraits à partir de quelque chose de parfaitement concret.
Noée Borey
Tu occupes une position assez singulière dans un contexte où la figuration est aujourd’hui très présente. Te sens-tu à l’aise dans cette abstraction ?
Valentine Dardel
C’est une question que je me pose. Je me demande parfois si, malgré moi, je rends progressivement la figure plus visible en réaction à cette actualité figurative. Je ne le crois pas, mais j’ai tendance à m’enfermer dans des cadres de pensée parfois limitants.
Je ne m’identifie pas toujours aux courants artistiques actuels qui m’entourent sur la scène parisienne, française, voire européenne. Mon esthétique me semble parfois plus proche de certains marchés asiatiques ou américains, notamment californiens. Cela peut susciter un sentiment de solitude et faire douter de la justesse de ce que l’on fait.
J’envisage d’ailleurs, à un moment de ma vie, de séjourner dans des lieux où je me sentirais plus proche des recherches artistiques en cours. Ce serait certainement très nourrissant.
En même temps, les influences voyagent. Elles finissent par traverser les continents et nous atteindre. Parmi les artistes de ma génération, certaines rencontres m’ont permis de comprendre que je n’étais pas seule et que des sensibilités communes pouvaient exister. C’est très rassurant, y compris pour comprendre qu’une place peut se construire dans le marché de l’art.
Il peut être troublant de découvrir une personne dont le travail touche une zone proche de la sienne. On peut parfois penser : « J’aurais aimé faire cela, mais c’est déjà fait, et c’est magnifique. » Puis la rencontre transforme cette comparaison potentiellement négative en possibilité de dialogue, de compréhension et de soutien. Avoir des artistes dans une même niche est une chance plutôt qu’une menace.
Mes références sont assez internationales. Je pense à Carlos Cruz-Diez, figure majeure de la couleur, de l’art cinétique, de l’installation et de la perception, ou à James Turrell. Je regarde aussi Bridget Riley. Ces artistes montrent combien la lumière, la couleur et l’expérience perceptive peuvent constituer une œuvre.
Les cycles de l’art évoluent comme ceux de la mode. Pendant une longue période, notamment après la Seconde Guerre mondiale, l’abstraction a dominé au point que la figuration semblait parfois interdite. Aujourd’hui, la figuration est redécouverte ; l’abstraction le sera sans doute à nouveau.
Il est donc essentiel, pour un artiste, de rester intègre à sa propre pratique plutôt que d’essayer d’entrer dans un cadre. À l’échelle d’une vie, beaucoup de cycles se succèdent.
Je ne sais pas vraiment comment créer autrement qu’en partant de quelque chose de viscéral. On ne peut pas changer ce qui vient de soi. Il faut faire avec, en sachant que le travail trouvera peut-être très bien son marché à une période, moins bien à une autre, puis le retrouvera. Les goûts peuvent demeurer parfaitement indépendants des tendances.
Ce qui peut réellement enrichir une pratique, en revanche, c’est de rester curieux des découvertes techniques et des nouveaux médiums. Je pense au mouvement Light and Space aux États-Unis et à la manière dont certains artistes se sont emparés de la résine pour ses propriétés de transparence et de réflexion.
J’ai moi-même utilisé un peu de résine, car j’aime ses qualités, avant d’y renoncer pour des raisons éthiques. Être actuel ne consiste pas nécessairement à suivre un sujet à la mode ; cela peut signifier rester attentif à ce qui devient techniquement possible.
Noée Borey
Tu évoquais tout à l’heure la disparition de la couleur lorsque l’on devient adulte. Cette réflexion m’a touchée parce que je l’ai moi-même vécue. Enfant, je portais énormément de couleurs, au point de vouloir mettre des robes d’été en hiver.
Puis j’ai grandi, étudié le droit et travaillé dans des environnements où le tailleur sombre s’imposait. Ces dernières années, j’ai retrouvé la couleur et le plaisir de la porter. Est-ce aussi quelque chose que tu souhaites transmettre ?
Valentine Dardel
Tout à fait. Lorsque je croise dans la rue une personne au style complètement singulier, avec un pantalon rouge, un manteau vert à motifs et de grandes lunettes jaunes, cela me donne immédiatement le sourire.
À travers mon travail, j’espère toucher le spectateur de plusieurs manières. Je veux d’abord stimuler son imagination et sa curiosité grâce aux jeux de perception. Pour moi, l’une des fonctions essentielles de l’art est de nous pousser à ralentir.
Je ne veux pas simplement dire que le monde va mal et que nous avons besoin de l’art : le monde a toujours connu des difficultés. Mais l’art est pour moi une bulle dans le temps, un moment d’apaisement.
J’ai chez moi des œuvres d’autres artistes, ainsi que les miennes. Il arrive que mon regard se perde et rencontre l’une d’elles. Je pars alors dans une contemplation, une sorte de rêve semi-éveillé qui me coupe momentanément de tout. Cela fait un bien immense. J’aimerais que la lecture un peu difficile de mes images provoque ce ralentissement, cette envie de comprendre, puis une discussion.
Les échanges pendant les expositions ou les visites d’atelier me nourrissent beaucoup. J’aime comprendre ce que les autres perçoivent. Une visiteuse avait par exemple vu un immense œil là où l’image provenait d’un sein. J’ai trouvé cette interprétation merveilleuse : elle révélait tout un imaginaire auquel je n’avais pas accès.
Il y a ensuite la question du corps. Les conversations avec des femmes me touchent particulièrement lorsqu’elles permettent de démystifier un pli, de rendre le corps moins tabou. Les tabous sont une véritable plaie pour les sociétés : dès lors qu’une chose ne peut pas être dite, les problèmes et les conflits se développent.
Cette question va occuper une place croissante dans mon travail. Le tabou du corps demeure encore relativement abordable, même s’il se révèle plus complexe dans certains contextes, notamment autour de la maternité. Puisque mon corps est à la fois mon sujet et mon outil, je suis curieuse de voir comment de futures métamorphoses pourront se manifester dans mon art.
J’ai aussi envie d’aborder plus directement le tabou sexuel et de questionner les raisons pour lesquelles la sexualité demeure si difficile à représenter. Cela me ramène au tableau du Caravage évoqué au début.
Une scène de meurtre et de décapitation d’une extrême violence peut être unanimement présentée comme un chef-d’œuvre dans un musée, tandis qu’une scène sexuelle crue est jugée beaucoup plus offensante. Pourquoi la mort et le meurtre seraient-ils plus acceptables que le sexe ? Ce décalage m’interroge.
Pour ces futures œuvres, je ne partirai plus de mon propre corps, car je ne souhaite pas me mettre en scène à ce point, mais d’images d’archives, notamment de magazines pornographiques des années 1980. Je dois trouver une manière de brouiller suffisamment l’image pour la rendre visible et ouvrir la discussion sans être dans une représentation frontale.
Ce travail soulève immédiatement la question du consentement : celui du regardeur, mais aussi celui de la personne représentée dans l’archive. Puis-je m’éloigner suffisamment de sa silhouette pour qu’elle ne soit plus identifiable ? Dois-je essayer de retrouver cette personne et lui demander son accord ? Je me pose beaucoup de questions.
J’aimerais que, de loin, le spectateur ne voie rien de réaliste, qu’il s’approche une première fois sans encore comprendre, puis qu’à quelques centimètres seulement quelque chose lui apparaisse. Il y aurait une forme de jeu dans ce dévoilement progressif.
Je m’intéresse aussi à l’éventail, qui peut être ouvert ou fermé, montrer ou dissimuler une image, la dévoiler à moitié. C’est à la fois un objet de séduction, de protection et de pudeur ; il a même pu être une arme. La manière dont on le tient crée tout un langage de signes.
Ce foisonnement nourrit aujourd’hui ma réflexion. Ce que j’essaie de transmettre tient donc à la curiosité, à l’ouverture d’esprit et à une attention portée aux sujets dont nous ne voulons pas parler.
Noée Borey
Quel conseil donnerais-tu à un artiste qui commence ? Tu as déjà évoqué la nécessité de ne pas se dévoyer, de se faire confiance et de créer à partir de quelque chose de viscéral.
Valentine Dardel
Le premier conseil que je donnerais aux autres — et que je me donne constamment à moi-même — serait de faire très attention aux vérités que l’on tient pour acquises et aux règles que l’on croit immuables.
Le monde de l’art véhicule beaucoup de discours sur ce qu’il faudrait faire ou éviter, sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. En réalité, beaucoup de choses peuvent fonctionner si l’on y croit et si l’on s’y tient.
N’ayant pas suivi le cursus des Beaux-Arts de Paris ni obtenu le master attendu, je me suis demandé si je pourrais m’ancrer professionnellement dans ce milieu. Il y a aussi toutes les interrogations autour d’Instagram : est-ce bien ou mal perçu ? Faire des vidéos vous ferait-il basculer du côté de l’influence au détriment d’une image professionnelle ou institutionnelle ?
Toutes ces informations extérieures peuvent énormément brider la créativité, mais aussi la manière d’entreprendre et la confiance en soi.
Je ne suis pas encore capable de me moquer complètement des règles, mais il faut apprendre à jouer le jeu à sa manière et trouver une stratégie qui nous corresponde.
Mon second conseil concernerait l’injonction à avoir immédiatement une « patte », à se spécialiser dans une niche et à devenir reconnaissable. Je pense que ce discours est largement influencé par les réseaux sociaux. Il y a vingt, trente ou cinquante ans, cette question ne se posait pas de la même manière.
Une singularité se construit naturellement avec le temps et l’expérimentation. Gerhard Richter, par exemple, a énormément exploré. Tout n’est pas nécessairement abouti dès le départ, mais il faut accepter de traverser ces processus. À vouloir se définir trop vite, on risque d’appauvrir son imaginaire et son expression.
Tout expérimenter ne signifie pas tout montrer. Dans un monde très concurrentiel où les artistes assurent souvent eux-mêmes leur promotion, il est important de choisir ce que l’on rend public et ce que l’on considère comme abouti. Mais il ne faut pas se contraindre volontairement à une niche. Elle finit par apparaître seule.
Nous avons parfois l’impression de manquer de cohérence simplement parce que nous avons le nez dans le guidon. Les personnes qui nous entourent perçoivent souvent un fil rouge que nous ne distinguons pas encore, précisément parce qu’il vient de nous.
Il existe nécessairement ; il se démêle avec le temps. J’ai moi-même compris l’évolution de mes peintures seulement après les avoir réalisées, jamais avant. Il faut laisser le temps au temps.
Noée Borey
Merci Valentine pour ta présence, ta parole sensible et ce partage autour de la métamorphose, du geste et de la peinture comme lieu vivant.
Merci également à vous qui écoutez L’Arche d’art et prenez le temps d’entrer dans ces voix, ces doutes et ces élans.
Nous nous retrouvons le mois prochain avec Emmanuel Brocart, artiste plasticien dont les œuvres silencieuses nous conduiront de la contemplation à l’apparition, en passant par le regard.