
L’Arche d’art, épisode 2 · Peinture abstraite, gravure, spiritualité et émotion
© Emmanuel Brocart
Transcription éditorialisée à partir de l’entretien audio. Les hésitations et répétitions ont été allégées pour la lecture, sans modifier le sens des propos.

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Transcription éditorialisée à partir de l’entretien audio. Les hésitations et répétitions ont été allégées pour la lecture, sans modifier le sens des propos.
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Cet entretien a été retranscrit et légèrement édité afin d’en fluidifier la lecture, sans en modifier le sens ni la tonalité.
Par Charlotte de Poncheville · 23 min de lecture
Artiste plasticien installé à Paris, Emmanuel Brocart développe une œuvre silencieuse et habitée, entre papier et toile, lumière retenue et formes suspendues. Par strates et gestes posés, il façonne des images où la figuration se retire pour laisser affleurer une présence plus diffuse : mémoire, résonance, spiritualité.
Peinture et estampe se répondent dans une pratique où la matière se forme sous le couteau du peintre comme sous la gouge du linograveur. Chaque image devient un seuil, un passage, une respiration. Face au tumulte du quotidien, ses œuvres ménagent des lieux de recueillement où le regard peut s’attarder.
Dans cet épisode de L’Arche d’art, Emmanuel Brocart raconte la joie enfantine à l’origine de son geste, son rapport à la couleur et à la lumière, la naissance de sa série Apparitions, son dialogue avec l’iconographie sacrée et la place essentielle du collectif dans sa vie d’artiste.
Emmanuel Brocart conçoit la peinture comme une expérience de disponibilité : il provoque des conditions, puis devient le premier spectateur de ce qui surgit. La couleur est son point de départ et la lumière son motif central. Sa pratique alterne de manière cyclique peinture à l’huile et gravure.
Ses œuvres abstraites et ses estampes figuratives se rejoignent dans l’usage de l’or, du cercle et d’une intensité spirituelle ouverte à toutes les interprétations. Plus que transmettre un message, il souhaite proposer une expérience au regardeur et laisser une empreinte émotionnelle, à hauteur de vie humaine.
À écouter
Noée Borey
Et si l’on écoutait l’art avant de le regarder ? Si l’on prenait le temps d’entrer dans un geste, un doute, une voix, une trajectoire ? L’Arche d’art, c’est le podcast d’Artenae : un espace sonore pour les formes fragiles, les idées en devenir et les émergences.
Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Emmanuel Brocart. Emmanuel, qu’est-ce qui t’a poussé à créer ? Pour toi, quel est l’élan initial ?
Emmanuel Brocart
Bonjour Noée Borey, et merci pour cette belle introduction. C’est presque émouvant de regarder ma peinture à travers ton regard.
Mon premier élan est très enfantin : c’est le plaisir d’étaler de la peinture sur une feuille avec un pinceau. Je crois que c’est le point de départ de beaucoup de productions artistiques, et de la mienne en particulier. J’ai commencé à peindre enfant parce que j’y trouvais de la satisfaction, puis j’ai simplement continué. Ma pratique s’est progressivement professionnalisée avec des études d’art, mais elle ne s’est jamais interrompue.
Noée Borey
As-tu un premier souvenir de création ?
Emmanuel Brocart
Oui, un souvenir très net de petite section de maternelle. Il fallait peindre trois grands triangles jaunes ou orange sur un fond rouge — sans doute des montagnes. Ce souvenir m’a marqué parce que la maîtresse m’a grondé et m’a trouvé insolent. Je ne sais plus ce que j’avais fait, mais ma première confrontation avec la peinture est aussi une confrontation vive à la consigne, que je n’avais manifestement pas respectée. C’est intéressant : ce premier souvenir présageait une pratique assez houleuse, même si elle a trouvé aujourd’hui une forme de sérénité.
Noée Borey
Une première forme de rébellion… Ton geste vient-il d’un besoin de dire, de voir ou de toucher ?
Emmanuel Brocart
Un peu des trois, et peut-être davantage. Quand on peint de manière abstraite, on est aussi spectateur. Ce que j’aime dans l’abstraction, c’est qu’elle permet à des formes, à des signes et à des émotions de surgir ; le peintre en est le premier témoin. Je ne décide pas que la peinture va exprimer quelque chose. Je constate parfois qu’un événement intéressant se produit, puis je choisis de le garder, de le figer ou de le faire évoluer.
Le geste initial est donc une curiosité : regarder ce qui se passe, laisser les choses se faire, être disponible au présent et aux émotions qui traversent la peinture.
Œuvre mentionnée dans cet article
Noée Borey
Il y a donc aussi une volonté de faire ressentir ?
Emmanuel Brocart
L’émotion est le premier moteur de ma peinture. J’aimerais susciter, si possible, une émotion positive : une sérénité, quelque chose de lumineux ou de joli. On hésite parfois aujourd’hui à défendre une peinture qui serait « seulement jolie ». Pour ma part, je crois profondément que l’on peut apporter de la beauté et que cela peut suffire.
Je ne me définis pas comme un peintre engagé ou politique. Du fond peut surgir, bien sûr, mais mon premier élan consiste à créer une image pour son expressivité et sa beauté intrinsèque. J’essaie de provoquer quelque chose d’agréable, de paisible et de lumineux.
Noée Borey
La lumière est fondamentale dans ton œuvre et semble être la source de cette sérénité. Quelle place la dimension spirituelle occupe-t-elle dans cet élan ?
Emmanuel Brocart
Je ne dis pas que je fais une peinture spirituelle. En revanche, je suis très ouvert au fait que l’on puisse être touché spirituellement par mon travail. Je ne peins pas des icônes, mais quelque chose, pour une raison qui m’échappe en partie, permet parfois d’éprouver une émotion de cet ordre.
Cette spiritualité est très simple. Elle se rapproche de la contemplation de la nature. Des peintres comme Turner ou Friedrich ont donné une intensité spirituelle, presque une révélation, à la lumière de leurs paysages. À mes yeux, il s’agit d’une spiritualité de fond : celle que l’on peut ressentir devant la nature, les astres ou un soleil levant.
Je n’introduis donc pas nécessairement le spirituel par un motif sacré ou architectural. Je cherche plutôt la manière dont il peut transparaître dans l’environnement, dans la nature ou dans la ville.
Noée Borey
Est-ce une forme d’écoute du monde ?
Emmanuel Brocart
Peut-être une écoute faite de disponibilité. Dans un vocabulaire chrétien, on parlerait d’oraison : une écoute tantôt passive, tantôt active, une ouverture du cœur aux réalités du monde et aux réalités spirituelles profondes.
Je ne suis toutefois pas dans une démarche d’analyse. Je n’ai pas la prétention d’observer le monde pour le restituer. Il y a une gratuité profonde dans ce que je fais. Ma première démarche active consiste à choisir mes couleurs, mon matériel et mes outils. Il s’agit plutôt d’une écoute bienveillante, presque enfantine, d’une forme d’émerveillement simple. Cette simplicité permet ensuite au regardeur d’entrer dans le travail sans mode d’emploi et de se connecter rapidement à une profondeur ou à une intensité.
Œuvre mentionnée dans cet article
Noée Borey
Avant le geste, tu commences donc par choisir tes couleurs. Quelle place occupent-elles dans ton travail ?
Emmanuel Brocart
Je ne m’estime pas particulièrement bon dessinateur. Je n’ai pas développé une pratique très poussée du dessin ou de l’anatomie. En revanche, je pense être un bon coloriste. J’ai perfectionné la couleur patiemment, avec une réelle attention à la progression technique.
Choisir ses couleurs reste pourtant quelque chose de très simple et de très enfantin. Quand un enfant reçoit une boîte de crayons, des billes ou de petites figurines, il peut vibrer immédiatement en résonance avec ces objets colorés. J’ai approfondi cette affinité. Choisir une palette, c’est toujours une joie : « le rouge, le rose, et c’est parti ». Je choisis mes acteurs, puis nous allons raconter une histoire.
Noée Borey
Ta pratique réunit la peinture et la gravure. Vers quel médium te tournes-tu actuellement ?
Emmanuel Brocart
En ce moment, je travaille surtout la peinture à l’huile. Ma pratique est cyclique : je peux connaître une profusion picturale pendant deux ou trois mois, puis épuiser ma capacité à produire de nouvelles images. Je range alors les tubes et je sors les plaques de cuivre ou de lino pour revenir à la gravure.
Je traverse actuellement une période de grande profusion créative. Je découvre aussi les pastels et la peinture solide, qui m’ont permis de débloquer une matérialité nouvelle. Cela reste un approfondissement de l’huile et de ses dérivés.
Noée Borey
Tu joues avec les couches, les textures, le mat et le brillant. Qu’engagent pour toi ces effets de surface ?
Emmanuel Brocart
Ils me fascinent. Là encore, je deviens spectateur de ce qui se passe sous mes yeux. Les effets de texture, de brillance, de matité et de grain sont assez récents dans ma pratique. Ils sont à la peinture ce que le timbre et le ton sont à la musique : une subtilité supplémentaire. Un bleu brillant et un bleu mat peuvent créer une résonance qui dépasse la simple opposition des couleurs.
J’apprends à multiplier et à doser ces effets. Une peinture mate, travaillée avec certains outils, peut devenir brillante. Des rayures très fines produisent un effet proche de celui des écailles sur les ailes d’un papillon. Avec de petits peignes et des outils de différentes natures, on peut créer des contrastes et une intensité supplémentaires dans la couche picturale.
Noée Borey
Ces effets donnent de la profondeur et font passer la lumière, notamment dans tes œuvres dorées.
Emmanuel Brocart
Cette inspiration est précisément documentée. À Florence, Fra Angelico incise les fonds dorés afin de créer des reliefs et de rendre certaines parties — notamment les auréoles — plus lumineuses que l’or lui-même. Ce procédé a ensuite été repris, entre autres, par Gustav Klimt, qui a beaucoup travaillé la manière de traiter l’or.
Je me suis inspiré de cette démarche. En intervenant dans la couche dorée, je crée des variations de contraste pour que l’or soit plus ou moins lumineux — et, idéalement, plus lumineux que l’or.
Œuvre mentionnée dans cet article
Noée Borey
Ce travail récent est lié à deux projets d’exposition. Peux-tu nous en parler ?
Emmanuel Brocart
Ma production de la fin de l’année 2025 et du début de l’année 2026 est liée à deux grands accrochages. Le premier a lieu à l’abbatiale Saint-Ouen de Rouen, une grande église gothique flamboyante dotée d’immenses verrières. Le second se tient au Collège des Bernardins, dans le cinquième arrondissement de Paris. Ce sont deux édifices médiévaux, profondément ancrés dans un patrimoine architectural, religieux et spirituel.
Dans les deux cas, la lumière est au centre. Au Collège des Bernardins, nous avons choisi d’explorer l’apparition et la lumière. À l’abbatiale Saint-Ouen, le projet s’inscrit dans le contexte de Normandie Impressionniste, sur une terre profondément habitée par les artistes en quête de lumière. Ce motif conditionne donc ma production actuelle, puisque les œuvres sont destinées à ces deux lieux.
Ce sont des espaces magnifiques, porteurs d’une charge préexistante très forte. J’espère être à la hauteur et leur rendre hommage, tout en pouvant y vivre réellement comme artiste en résidence.
Noée Borey
Comment décrirais-tu ton atelier ?
Emmanuel Brocart
Un atelier est fait pour être habité et visité : c’est un lieu de rencontre. Le mien se trouve au 6b, un lieu culturel qui réunit une centaine de résidents — artistes visuels, musiciens, architectes et métiers d’art. Mon espace est un box parmi d’autres.
J’aime qu’il y ait du passage et j’ai besoin du contact avec mes voisins. L’atelier est un lieu de communauté, mais aussi de secret, de silence et de présence intérieure. Il est hybride : intérieur et extérieur, ouvert et fermé. J’ai besoin d’ordre et de rangement, tout en ayant besoin de pouvoir me salir. C’est mon cocon, et je m’y sens bien. J’y écoute toujours de la musique ou des contenus qui nourrissent l’arrière-plan.
Noée Borey
Le temps s’y écoule-t-il différemment ?
Emmanuel Brocart
Une journée à peindre passe extrêmement vite — trop vite. Je peux travailler tout un après-midi sans penser à faire une pause, puis constater qu’il est déjà 19 heures. Le temps passe plus vite dans l’atelier qu’en dehors, c’est certain.
Noée Borey
Peux-tu décrire une œuvre récente pour aider les auditeurs à visualiser ton travail ?
Emmanuel Brocart
Je travaille davantage par séries que par œuvres isolées. Pendant plusieurs mois, je peux revenir collectivement sur une dizaine de toiles. La série actuelle porte, au moins provisoirement, le titre Apparitions. Elle comprend déjà quatorze ou quinze œuvres.
Il faut imaginer des châssis entoilés ronds, de 60 à 100 centimètres, qui ont tous pour point commun de représenter une apparition — on pourrait aussi parler d’épiphanie. Un éclat de lumière surgit au centre et se diffuse vers l’extérieur, dans un mouvement centrifuge. Les couleurs varient, mais cette apparition lumineuse qui éclate et se répand demeure.
Noée Borey
Comment ces apparitions sont-elles nées ?
Emmanuel Brocart
Elles sont apparues — et j’ai encore une fois été spectateur de ce qui se passait dans mon travail. Auparavant, je peignais davantage des ciels et des motifs nébuleux ou spatiaux. Je cherchais la lumière dans le paysage et dans des formes faisant référence à la nature.
Le motif s’est récemment géométrisé : il s’agissait moins de montrer la lumière dans un espace que de la représenter dans une forme, par contraste et par relation. J’ai peint des ronds et des carrés dorés sur des fonds bleus ou sombres. Un jour, dans un carré doré, une diffusion blanche est apparue au centre sans que je l’aie préméditée.
Un confrère en visite à l’atelier l’a remarquée : « Là, il se passe quelque chose. » À partir de ce constat partagé, j’ai peint une première Apparition, puis une deuxième, et la série s’est constituée. Elle est le fruit d’un chemin personnel, mais aussi de l’impulsion très concrète d’un visiteur. D’où l’importance de se confronter à l’autre.
Noée Borey
Ton travail est traversé par le silence, la lumière et le retrait. As-tu l’impression qu’il relie à soi, à l’autre ou à quelque chose de plus grand ?
Emmanuel Brocart
La force de l’abstraction est qu’elle ne m’appartient plus dès qu’une personne la regarde. Il revient au regardeur de se connecter ou non, de vivre une expérience ou non, d’éprouver une émotion ou non.
J’ai l’impression que ma peinture relie parce que c’est ce que l’on me dit. Lors d’une exposition, une personne peut m’expliquer qu’elle ne connaît pas la peinture contemporaine, qu’elle ne parle pas ce langage, mais qu’elle sent malgré tout que quelque chose se passe et vit.
Ce lien n’est pas polarisé. Une personne imprégnée de culture judéo-chrétienne pourra rapprocher mes dorures et mes terres de l’iconographie religieuse. Une personne athée, marquée par une tout autre histoire, pourra elle aussi y trouver une intensité spirituelle. Je le souhaite : la peinture est faite pour ouvrir et pour réunir. C’est une fenêtre. Le monde spirituel mérite d’être regardé sous plusieurs angles.
Noée Borey
Y a-t-il une volonté de transmettre tout en laissant le regardeur accomplir son propre chemin ?
Emmanuel Brocart
Je parlerais peut-être davantage de laisser que de transmettre. La transmission suppose une volonté d’inculquer des valeurs, des messages ou des idées. Ici, je propose et le regardeur dispose. Je place quelque chose devant lui ; sa disposition intérieure lui permet, ou non, de rencontrer le travail.
Noée Borey
Tu as évoqué Fra Angelico, Turner et Friedrich. Peux-tu revenir sur ton parcours et tes inspirations, notamment à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris ?
Emmanuel Brocart
Ma première rencontre durable avec la peinture remonte à l’enfance. Dans le sud de la Gironde, j’ai fréquenté pendant huit ans l’atelier de la peintre Marie-Pierre Lévesque, aujourd’hui décédée. Sa pratique abstraite, inscrite dans l’héritage du XXe siècle, m’a donné une grande partie des bases que j’utilise encore.
Aux Arts Décoratifs, je me suis ensuite spécialisé en image imprimée. Cette formation, plus technique, était enracinée dans la gravure et la sérigraphie. Elle m’a donné des outils liés à la couleur, au monotype et à l’image imprimée. La peinture est revenue comme une évidence vers la fin de mes études, puis s’est imposée comme mon médium de prédilection lorsque j’ai commencé une pratique professionnelle d’atelier.
Je n’ai pas reçu, comme certains étudiants des Beaux-Arts, l’enseignement direct d’un maître de la peinture. Aujourd’hui, je nourris ce manque par les échanges avec des confrères expérimentés et par un rapport très dense à l’histoire de l’art.
Parmi mes grandes ressources figurent Turner, Caspar David Friedrich, El Greco et Velázquez. Ces deux derniers me frappent par leur capacité à prendre des décisions et à aller à l’essentiel — ce qui, pour moi, caractérise une grande peinture. Pour les périodes modernes, je regarde notamment Zao Wou-Ki, Nicolas de Staël et Miró. Je suis profondément reconnaissant de ce que le XXe siècle a produit et je me considère, d’une certaine manière, comme un produit de son abstraction.
Noée Borey
À une époque marquée par le retour de la figuration, cela te place-t-il en marge ?
Emmanuel Brocart
Je ne crois pas vraiment à une séparation nette entre abstraction et figuration. Il existe de l’abstraction dans le figuratif et du figuratif dans l’abstraction. Dire que je fais de l’abstraction offre un angle simple pour saisir mon travail, mais je pourrais aussi dire que je représente des éléments de l’environnement. Il existe une réelle porosité entre ces catégories.
Noée Borey
Tes gravures proposent, au contraire, des représentations sacrées très figuratives. Comment ces deux versants coexistent-ils ?
Emmanuel Brocart
Mon catalogue est pluriel. À côté du versant abstrait existe une représentation figurative et codifiée, qui pourrait sembler à l’opposé. Pourtant, les deux pratiques sont complémentaires et j’y prends autant de plaisir.
On peut les relier par le motif du cercle doré, central dans l’iconographie byzantine et orthodoxe : le nimbe est aussi le motif de base d’une grande partie de mes peintures actuelles. La difficulté est surtout celle de la communication. Les deux productions n’ont pas nécessairement le même public ni les mêmes collectionneurs, alors que, pour moi, elles se répondent.
Noée Borey
Parmi tes gravures figure Le Cantique des cantiques. Que représente ce texte biblique pour toi ?
Emmanuel Brocart
C’est une gravure à laquelle je tiens beaucoup, l’une des premières de cette thématique religieuse construite selon une organisation traditionnelle de l’image. Elle a été tirée à cinquante exemplaires et il n’en reste que quelques-uns : c’est indéniablement une image particulière dans mon parcours.
Le Cantique des cantiques raconte une romance poétique enracinée dans l’Antiquité. Je préfère rester prudent sur son attribution précise. Ce texte, transmis dans la Bible, demeure très évocateur : sa manière de dire le sentiment amoureux et la réalité incarnée paraît contemporaine. Elle n’a pas pris une ride. Le mystère de la rencontre et de l’amour nous intriguait il y a trois mille ans comme il nous intrigue aujourd’hui.
Noée Borey
C’est une histoire d’amour très sensuelle, ce qui peut étonner au premier abord dans un texte religieux.
Emmanuel Brocart
Oui. Le texte surprend parce que l’on peut croire que le religieux nie le corps et la réalité amoureuse charnelle. Or cette opposition entre le corps et l’âme ne correspond pas au message profond de la Bible. L’histoire chrétienne a connu des courants de rejet du corps, mais elle a aussi beaucoup travaillé à leur réconciliation, notamment à la fin du XXe siècle. Le Cantique des cantiques porte profondément cette unité, et je trouve cela merveilleux.
Noée Borey
Souhaites-tu que ton œuvre laisse une trace dans le monde, dans l’imaginaire ou chez les personnes qui la regardent ?
Emmanuel Brocart
Je suis partagé, parce que tout passe. Même lorsqu’une peinture est conservée et transmise pendant des siècles, la mémoire de son auteur finit par s’effacer. Peindre pour créer une empreinte éternelle serait donc une erreur.
Le spectacle vivant offre une autre manière de comprendre la trace. Une œuvre nous touche, nous fait rire, pleurer ou réfléchir ; puis le rideau se ferme et nous rentrons chez nous. Pourtant, quelque chose demeure. Nous gardons un écho pendant quelques semaines, parfois le souvenir d’une émotion vingt ans plus tard.
Cette empreinte émotionnelle me paraît la plus juste. Elle est à hauteur d’homme et à hauteur d’une vie. Si une peinture peut toucher un cœur, accompagner une personne ou une famille qui l’accueille chez elle, j’aurai accompli ma mission. Rejoindre un quotidien, un foyer, un cœur : pourquoi vouloir davantage ?
Noée Borey
Quel conseil donnerais-tu à une personne qui rêve de devenir artiste, mais qui n’ose pas se lancer ?
Emmanuel Brocart
Je me considère moi-même comme un artiste qui débute, et je ne me sens pas légitime pour donner des leçons. La sagesse et le recul viennent avec le temps. Mon conseil serait donc d’interroger celles et ceux qui exercent ce métier depuis longtemps, qui en ont connu les hauts et les bas : professeurs, artistes expérimentés, professionnels.
Mais il faut aussi garder le plaisir de pratiquer. Pourquoi ai-je commencé à peindre ? Pour la joie simple qu’éprouve un enfant en étalant de la peinture sur une feuille. Si l’on conserve cela, on a déjà accompli 90 % du travail.
Noée Borey
Tu accordes une grande importance à tes pairs et au collectif. Comment conceptualises-tu le partage entre artistes ?
Emmanuel Brocart
Le collectif est une opportunité. Dans une époque de divisions et de polarisation, l’art ouvre un espace de rencontre entre artistes, mais aussi au sein du public. Une expérience collective de contemplation peut nous rendre plus unis.
Le métier d’artiste reste marqué par un mythe individualiste de la réussite. On oublie que nous sommes faits pour travailler ensemble et que nous avons besoin des autres. Exposer, peindre, regarder ensemble et s’intéresser au travail de ses pairs sont des actes de générosité. Pour bien peindre, il faut être généreux ; or on ne peut pas l’être dans l’isolement absolu. Le collectif nous donne l’occasion d’exercer cette générosité. Puissions-nous travailler ensemble aussi longtemps que possible.
Noée Borey
Merci beaucoup, Emmanuel.
Emmanuel Brocart
Merci Noée Borey, et merci à vous.
Voix off
Merci à Emmanuel Brocart pour sa présence, sa parole attentive et ce partage autour de la contemplation, du regard et des formes qui apparaissent dans le silence. Merci aussi à vous qui écoutez L’Arche d’art et prenez le temps d’entrer dans ces voix, ces doutes et ces élans.
On se retrouve le mois prochain avec pour explorer la sacralité du vivant : ce qui relie, ce qui traverse, ce qui persiste. À très bientôt.