
Dans L’Arche d’art, Julie Coulon raconte une pratique nourrie par les rencontres, la performance, la boxe, Shakespeare et les nuits sans sommeil.
© Julie Coulon
Julie Coulon transforme les rencontres, la boxe et les récits de Shakespeare en performances où le réel dépasse toujours la fiction.

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Transcription éditorialisée à partir de l’entretien audio. Les hésitations et répétitions ont été allégées pour la lecture, sans modifier le sens des propos.
Par Noée Borey · 16 min de lecture

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Transcription éditorialisée à partir de l’entretien audio. Les hésitations et répétitions ont été allégées pour la lecture, sans modifier le sens des propos.
Par Noée Borey · 15 min de lecture

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Cet entretien a été retranscrit et légèrement édité afin d’en fluidifier la lecture, sans en modifier le sens ni la tonalité.
Par Charlotte de Poncheville · 23 min de lecture
À écouter
Noée Borey
Et si l’on écoutait l’art avant de le regarder ? Si l’on prenait le temps d’entrer dans un geste, un doute, une voix, une trajectoire ? L’Arche d’art, c’est le podcast d’Artenae : un espace sonore pour les formes fragiles, les idées en devenir et les émergences.
Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Julie Coulon, artiste visuelle et performeuse. Julie développe une œuvre nourrie par les rencontres, les récits et les communautés qu’elle traverse. Son travail se construit au contact du réel, dans un dialogue constant entre expérience vécue et création.
Avec elle, les rencontres ont souvent lieu au détour d’un verre, d’une conversation qui déborde ou d’une nuit qui s’étire un peu plus que prévu. Il y a de la rage, bien sûr, mais surtout un amour immense pour les êtres, les histoires qui nous construisent et celles qui parfois nous brisent. Chez Julie, Shakespeare et la culture populaire, le poète russe Sergueï Essénine et les salles de boxe, les tragédies anciennes et les désirs contemporains se répondent.
Alors Julie, qu’est-ce qui t’a poussée à créer ? Pour toi, qu’est-ce que l’élan ?
Julie Coulon
Merci beaucoup pour ce texte, qui me touche énormément et donne le ton de cet épisode. Pour moi, l’élan se trouve évidemment dans les rencontres, dans le vivant et dans les personnes qui accompagnent mes projets. Elles en sont à la fois le fondement et la restitution performative. L’élan est collectif.
J’ai étudié aux Beaux-Arts de Paris. J’aurais pu choisir de devenir une artiste plasticienne travaillant seule dans son atelier, face à sa création. Mais, pour moi, un atelier est un endroit vivant : des personnes y passent, inspirent les projets et les accompagnent. Cette manière de créer me nourrit autant lorsque je conçois une œuvre que lorsque je la restitue.
Noée Borey
Quel est ton premier souvenir de création ?
Julie Coulon
J’étais très seule lorsque j’étais enfant, alors je dessinais beaucoup. Mais mon souvenir le plus marquant est aussi un souvenir de création collective. Lorsque j’ai passé le concours des Arts Décoratifs, la première épreuve durait quatre jours et nous devions rendre dix pages A3 autour d’un thème. Le mien était « 50 mètres ».
J’étais très stressée. Mes amis des cours de dessin, mon petit ami de l’époque et mes amis du lycée sont venus m’aider : ils ont cherché le lieu, posé pour les images, acheté du matériel et découpé des papiers. J’ai réussi le concours, mais je garde surtout une très belle image de ce groupe qui m’entourait.
Noée Borey
Ce souvenir guide-t-il encore ta manière de travailler ?
Julie Coulon
Complètement. Lorsque je suis entrée aux Beaux-Arts de Paris, mon rapport à l’image photographique était très marqué. Je n’osais même pas faire de vidéo parce que je voulais tellement bien faire. Je suis devenue une très bonne technicienne, en studio comme au laboratoire, où je travaillais en argentique.
Puis je suis partie en échange à New York et j’ai compris que la vie et le cinéma se ressemblaient beaucoup. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas la ville, New York ressemble exactement à ce que l’on en voit au cinéma. Je regardais tous ces gens poursuivre leur destin comme des personnages de films. Un rapport entre réalité et fiction est alors apparu dans mes images ; il a ensuite pris une forme performative.
Noée Borey
Tu m’as un jour écrit cette phrase : « La réalité dépasse la fiction. » Elle semble résumer une partie de ton travail.
Julie Coulon
Je glane des choses partout. J’essaie d’avoir un rapport transversal à ce qui m’inspire : je peux citer Shakespeare comme reprendre une petite phrase aperçue dans la rue. En ce moment, je suis par exemple très inspirée par les enseignes des salons de manucure à Barbès, qui portent toujours des noms formidables.
Je mets tout sur un même plan : les personnes qui m’inspirent, les textes que je cite et les fragments de publicité qui se faufilent dans mon travail. La réalité dépasse la fiction est le titre d’un livre trouvé chez un bouquiniste. Je l’ai trouvé magnifique. Le titre suffit presque.
Je pense mes images très longtemps. Je les mets en scène et les construis presque comme une peintre, mais dans le réel et dans des moments vivants. Tout est préparé, pourtant la vie produit toujours quelque chose de plus fort. Je photographie des personnes qui s’embrassent, mais un baiser aperçu dans le métro sera toujours mille fois plus grand.
Noée Borey
Il se dégage aussi beaucoup d’intensité de ton travail.
Julie Coulon
Je ne m’en rends pas vraiment compte, parce que ma vie est ainsi et que cela me paraît normal. J’adore raconter des histoires et rendre les choses grandiloquentes. Je passe pourtant beaucoup de temps cachée dans mes livres, mes films et ce flux de références qui m’entoure. Lorsque je retrouve la vie et que je raconte mes projets, j’aime les rendre très hollywoodiens.
Noée Borey
À quoi ressemble l’atelier d’une artiste qui travaille principalement avec la performance ?
Julie Coulon
Je fais de la performance, mais aussi de l’installation et, en ce moment, je peins des toiles. Mon atelier est donc très libre. J’en ai changé il y a six mois, ce qui a complètement transformé mon rapport esthétique.
Il y a toujours du monde. C’est très important pour moi. Il y a une cafetière et toujours quelque chose à boire : du café, du thé ou du vin. Des personnes viennent découvrir mon travail ou me raconter leurs histoires d’amour, parce que celles-ci comptent beaucoup dans mes œuvres.
Je travaille avec des personnes qui font, dans les performances, ce qu’elles font dans leur vie. Lorsque des amoureux apparaissent dans mes œuvres, ce sont de vrais amoureux. Pour les trouver, je parle beaucoup d’amour autour de moi. Mon atelier devient alors une sorte de salon des cœurs brisés où chacun vient me raconter ce qui lui est arrivé.
Il y a un flux continu de paroles, de l’encens qui brûle, des formes en cours, des recherches, des bois brûlés ou pyrogravés et des piles de livres. On y trouve aussi bien La réalité dépasse la fiction que des ouvrages sur l’histoire du cinéma, notamment ceux de Kenneth Anger, qui nourrit beaucoup le projet Macbeth.
Noée Borey
Les rencontres traversent toutes tes œuvres. Comment se matérialisent-elles dans ton travail ?
Julie Coulon
J’aime raconter celle avec Charles Anger, un artiste avec qui je collabore depuis 2022. C’est un sculpteur formé aux Beaux-Arts de Paris, qui crée uniquement des chaises sur lesquelles on ne peut pas s’asseoir. C’est aussi un régisseur exceptionnel, qui a monté et accroché avec moi de nombreux projets collectifs.
Charles est extrêmement inspirant et poétique. Il raconte des histoires complètement folles : en dix minutes, il peut expliquer qu’il a appris à lire dans des catalogues automobiles ou qu’il a grandi dans l’appartement de Mesrine. Il possède quelque chose de très romanesque et, en même temps, un naturel pudique extraordinaire sur scène.
Nous sommes très complémentaires. Je suis organisée : les costumes et les lumières sont choisis avec soin. Charles m’apporte tout ce que je ne sais pas faire, c’est-à-dire la dernière minute et la spontanéité. Je ne pourrais pas penser les pièces que nous faisons ensemble avec quelqu’un d’autre. C’est une rencontre qui a bouleversé mon travail.
Noée Borey
Vis-tu à travers tes performances ?
Julie Coulon
Je vis complètement à travers mon travail. Une phrase de Joan Didion, autrice que j’aime énormément, me poursuit depuis des années. Lorsqu’elle raconte sa jeunesse à New York, elle écrit qu’elle n’avait pas compris qu’elle y vivait une vraie vie.
Il y a un peu de cela. J’ai fait les Beaux-Arts, je pensais des projets sans savoir exactement où ils allaient, puis je me suis rendu compte que cette façon de faire, cette économie de travail dévorante qui entoure toute ma vie, était devenue une manière de vivre.
Noée Borey
Comment un projet naît-il chez toi : d’une rencontre, d’une lecture, d’une obsession ?
Julie Coulon
C’est un mélange. Il y a un effet d’allumette : parfois, une idée part et il devient évident qu’elle doit prendre une forme précise. Je cherche aussi une balance et une confrontation entre les mondes.
Dans un projet récent, j’ai fait entrer le skate dans une église. Les skateurs n’avaient pas besoin de moi pour être filmés. Ce qui avait un sens artistique, c’était de les placer dans ce lieu, de faire dialoguer les deux univers et de croiser leurs publics. L’art devient alors une manière de faire société.
Certaines œuvres restent aussi en moi pendant des années avant de se matérialiser. Pour le skate, il existait un lien personnel : lorsque j’étais jeune, j’avais passé beaucoup de temps avec un skateur. Cette expérience m’a permis, dix ans plus tard, de travailler avec cette communauté.
Noée Borey
Cette performance s’appuyait sur Roméo et Juliette.
Julie Coulon
Elle s’intitulait Capulet Montecchi, d’après les deux familles de Roméo et Juliette. Je l’ai mise en scène dans un centre d’art installé dans une église, à l’occasion d’une exposition personnelle.
Pour l’ouverture, j’avais imaginé un ballet de skateurs. Ils portaient dans le dos le nom Capulet ou Montecchi et évoluaient entre deux rampes marquées des mêmes noms. Au milieu, deux amoureux s’embrassaient, tandis que Charles Anger circulait avec une caméra Super 8 et une moustache. Tous ces éléments produisaient une scène à la fois réelle, cinématographique et légèrement décalée.
Noée Borey
Pourquoi la performance s’est-elle imposée dans ton travail ?
Julie Coulon
Cela a presque commencé comme une blague. À la sortie des Beaux-Arts, j’essayais de bien faire : je répondais à des appels à projets, je créais des images et des portraits. J’aimais déjà le dialogue entre le vivant et le moment de repli nécessaire à la fabrication d’une image.
Mais les formats d’exposition peuvent parfois devenir froids. Après avoir visité des dizaines d’expositions le jeudi soir, de 18 heures à 21 h 30, on peut ressentir un manque de vivant. J’ai eu envie d’y insuffler autre chose.
Pour Nuit Blanche, j’ai d’abord créé une lecture de Joan Didion par un homme habillé en cow-boy, racontant le récit d’une jeune femme arrivée à New York dans les années 1960. La performance est entrée doucement dans mon travail par la lecture. L’année suivante, elle a pris une ampleur beaucoup plus grande avec Ring of My Dreams, à la Halle des Blancs-Manteaux : toute la nuit alternaient un combat et une performance, avec un commentateur de boxe au micro, Charles Anger dans le rôle du ring boy et moi-même.
Noée Borey
Tu entres souvent dans des communautés avant de créer. Comment travailles-tu cette immersion ?
Julie Coulon
Cela a commencé à l’adolescence, lorsque je faisais partie d’un groupe de skateurs très masculin. Le skate, le football ou la boxe sont des communautés où les femmes restent peu nombreuses. J’ai voulu porter sur ces univers un regard que l’on voit rarement.
J’ai passé un an avec le Red Star pour réaliser un film sur ses joueurs U15 et sur leur manière de regarder le football. À New York, je suis depuis plusieurs années un club de boxe, Two Bridges, lorsque je séjourne dans la ville. Je connais aussi très bien la communauté des supporters et des ultras du Red Star.
Pendant le projet consacré au football, mon atelier n’avait plus rien à voir avec un espace aux murs blancs. C’était un bord de terrain, une doudoune, une caméra et vingt-cinq adolescents qui criaient. L’atelier se déplaçait avec le projet.
Noée Borey
Comment est né Macbeth! Macbeth! A Much Better Sadness ?
Julie Coulon
Le premier volet a été pensé dans le prolongement de Capulet Montecchi. On retrouve un récit de Shakespeare transposé dans un lieu religieux. J’aime dire que les églises accueillent les morts, les naissances et les mariages. Il serait dommage de ne pas y faire entrer aussi des formes vivantes, débordantes.
La formule réunit Shakespeare, un lieu religieux et des sportifs de haut niveau. Dans Macbeth, le personnage principal veut devenir roi d’Écosse et affronte Macduff. Dans notre performance, ce combat prend la forme de la boxe.
Je réfléchis à ce projet depuis un an. Il comprend une performance, mais aussi des images, des œuvres, des textes et une pièce sonore. Il évoluera à travers plusieurs restitutions et pourrait aussi devenir un livre. C’est un projet total.
Deux performeurs s’affrontent : Gaspard, qui est musicien et interprète Macduff, et Emmanuel, un ami que je connais depuis l’adolescence, dans le rôle de Macbeth. Ils sont très proches dans la vie. Leur lien fait partie de la pièce. La musicienne Rosita travaille également avec moi sur l’univers sonore. Avec Artenae, qui produit le projet, cette collaboration prolonge de longues conversations autour de sa forme et de son développement.
Noée Borey
Pourquoi Shakespeare ?
Julie Coulon
Shakespeare est d’abord arrivé lorsque je cherchais un récit d’amour ancien pour Capulet Montecchi. Puis j’ai vu Macbeth à Broadway, avec Daniel Craig. Cela a été une claque.
J’ai longtemps été fâchée avec le théâtre en France. Même après sept années d’études, il m’arrivait de sortir d’une pièce en pensant que je n’avais pas assez lu ou pas assez bien travaillé pour la comprendre. Il m’a fallu toutes ces années pour me dire qu’il n’était pas normal qu’une culture nous explique que nous n’avons jamais assez de culture.
À New York, j’ai découvert Shakespeare dans un anglais du XVIe siècle que je serais incapable de lire seule ligne à ligne. Pourtant, grâce à la mise en scène, le récit était d’une évidence folle. L’histoire est relativement simple et traverse des sentiments extrêmement intenses, donc reconnaissables. La culture américaine sait souvent relier divertissement et culture. On en ressort avec quelque chose, sans se sentir exclu. C’est une force que j’aimerais transmettre dans mon travail.
Noée Borey
Pourquoi avoir choisi la boxe pour relire Macbeth ?
Julie Coulon
J’avais envie d’y revenir après Ring of My Dreams. Ce projet avait pris une telle ampleur que je m’étais parfois sentie dépassée, sans parvenir à transmettre pleinement le regard que je porte sur la boxe. L’affrontement entre Macbeth et Macduff offrait l’occasion idéale de reprendre cette recherche.
Je ne pratique pas la boxe, mais je la regarde et je lis à son sujet depuis des années. J’aime dire qu’il s’agit du sport le plus filmé d’Hollywood. Depuis Scorsese, il appartient pleinement au cinéma. Il possède aussi un rapport extraordinaire à la scène. Il suffit de penser à Mohamed Ali, aux poèmes qu’il déclamait avant ses combats et à sa présence.
Paradoxalement, la boxe est difficile à voir en direct. Il faut connaître l’existence d’un gala confidentiel un mardi soir à Drancy ou payer une place très chère lors d’un grand événement annuel. Je voulais la rendre accessible, car on ne reste jamais neutre face à elle. Certaines personnes la trouvent insoutenablement violente. Moi, je suis frappée par la rapidité, qui produit une forme de ballet. Chaque boxe possède sa chorégraphie. Dans la boxe anglaise, il y a ce moment où les deux adversaires s’arrêtent, tête contre tête, et se retiennent avec leurs gants. Cette suspension est magnifique. Dans la boxe thaïlandaise, avec les coudes et les genoux, les coups sont plus rapides ; il y a presque quelque chose de l’escrime.
Noée Borey
Peux-tu nous lire un extrait du texte qui accompagne la performance ?
Julie Coulon
Avec plaisir.
Un soir, je sortais de mon service et je suis arrivée devant un bar du Château-d’Eau pour prendre un dernier verre. Le bar était plein, le néon rouge grésillait et le ballon de chardonnay débordait. J’entendais hurler en terrasse comme seuls les plus vaillants Anglo-Saxons en ont le secret.
Nous avons commencé à discuter. Je leur ai raconté ma passion pour la littérature britannique et leur ai dit qu’en ce moment, je lisais Macbeth. Un homme m’a ri au nez et m’a demandé pourquoi je m’encombrais de vieux livres alors qu’il y avait tant de choses à lire de ce côté-ci de la Manche. Je lui ai répondu : « Because this makes me have a much better sadness. »
Macbeth, c’est l’histoire d’un baron qui rêve de devenir roi d’Écosse. L’histoire de sorcières qui disent le passé, le présent et l’avenir. L’histoire d’une femme plus ambitieuse que son mari, qui rêve de le voir devenir roi du monde. Macbeth est rempli de fantômes, de prophéties, de nuits sans sommeil et de convictions plus fortes que tout. Macbeth est un combat gagné et bien des vies perdues.
Une phrase de Joan Didion m’accompagne depuis des années. Lorsqu’elle raconte ses années à New York, ses journées pleines de Bloody Mary et ses nuits devant la télévision depuis le comptoir d’un pub, elle écrit qu’elle ne savait pas ce que voulait dire le mot désespoir, et qu’elle ne le sait toujours pas aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est que cette année-là, elle comprit.
Ce que je voudrais dire avec cette vieille querelle écossaise et les mots de Joan Didion, c’est la manière dont, avec un naturel désarmant, la vie nous retire toute la substance du mot amour avant de nous la rendre soudain avec une intensité immense. À l’instant même où cela se produit : éclipse. Comme si l’on oubliait toute la solitude vécue, qui semblait jusque-là une éternité.
Lorsque je pense à Macbeth, à sa conquête écossaise, aux ennemis qu’il terrasse et aux encouragements de son épouse, je ne peux pas m’empêcher de penser au combat de boxe. Au bord du ring, l’entraîneur crie, verse de l’eau et encourage entre deux rounds. Lady Macbeth lui dit, en substance : tu veux grandir, tu as de l’ambition, mais tu n’as pas le mal qui devrait l’accompagner. Tu voudrais t’élever saintement, sans jouer faux, tout en voulant gagner par fausseté.
Si ce n’est pas une parole de bord de ring, je ne sais pas ce que c’est. L’acharnement des mots est aussi fort que les coups. Il y a une preuve d’amour ici. Lady Macbeth est à côté de lui ; elle donne à son rêve toute l’intensité de sa chair. Elle l’encourage, tue l’ambiguïté du doute et incarne la flamme brûlante de la réussite. Qu’elle soit heureuse ou en colère, triste ou fatiguée, elle est là.
Je les trouve très beaux, Macbeth et Lady Macbeth. Ils s’aiment, ils ont de l’ambition, ils se mettent en colère et ils se battent. Mais regardez où ils sont : dans une nuit permanente où personne ne trouve le sommeil, une nuit pleine des combats d’hier et de ceux de demain. Au bout du compte, la question n’est peut-être plus de savoir qui gagnera le trône d’Écosse, mais de comprendre que c’est la nuit qui gagne.
Pour voir les astres, il faut qu’il fasse sombre. Il faut que l’œil se voile d’un bleu épais, que les ombres flambent sur les tapis tissés et les rideaux mal fermés ; que le ciel soit si trouble que l’on ne sache plus si hier venait avant aujourd’hui, ni si demain se lèvera un jour.
Il est cinq heures, Paris s’éveille, et la petite brûlure que je porte sur le bras droit ne me fait plus mal. Elle brille tellement que j’ai l’impression de briller moi aussi. Mon corps est à présent incandescent.
Noée Borey
Derrière cette œuvre, il y a donc aussi la rencontre avec deux hommes.
Julie Coulon
La pièce est complètement pensée avec eux et pour eux. Je connais Emmanuel depuis que j’ai quinze ans. Il vivait à l’étranger lorsque j’ai monté Ring of My Dreams, mais notre intérêt commun pour la boxe nous a beaucoup liés. Entre passionnés de boxe, une complicité immédiate se crée.
Emmanuel et Gaspard sont de très grands amis. Gaspard fait de la boxe pour qu’Emmanuel n’en fasse pas seul, et il est également musicien. Sur scène, ils passent du combat à la musique. L’écriture elle-même est transversale : je fais du sport avec eux, je lis les mêmes textes et leurs références entrent dans le projet. T. S. Eliot n’était pas prévu au départ, mais Gaspard le lit avec passion. J’ai découvert dans ses textes un lexique de l’affrontement qui dialogue merveilleusement avec Macbeth.
Noée Borey
Ce ne sont pas des acteurs. Tu les fais entrer dans l’œuvre avec leurs compétences et leur histoire réelles.
Julie Coulon
Lorsque je travaille avec des personnes, je travaille avec leur réel et leurs bagages. Je ne considère pas que je les mets en scène. Je ne leur donne pas de mots à prononcer. Une pièce sonore existe autour d’eux, tandis qu’ils font ce qu’ils savent faire dans la vie : boxer et jouer de la musique.
Je les déplace simplement dans un lieu inhabituel, la Maison du Carmel à Arles. Une rencontre se produit alors entre le lieu, le récit, les performeurs et les publics qui s’y croisent.
Noée Borey
À travers Macbeth, tu abordes les masculinités et l’affrontement entre deux hommes. Comment la relation entre Gaspard et Emmanuel se traduit-elle dans la performance ?
Julie Coulon
La boxe contient un paradoxe très fort : on affronte ses coéquipiers. Lorsqu’un professionnel prépare un combat, il se bat pendant des mois avec ceux qui seront ses alliés le jour venu, ceux qui l’encourageront, lui donneront de l’eau et trouveront les bons mots. J’aime l’idée que, dans les coulisses, les deux adversaires soient en réalité très proches.
Finalement, la question n’est pas tant de savoir comment Macbeth et Macduff s’affrontent que de regarder comment l’un et l’autre s’efforcent de ne pas sombrer.
Noée Borey
Pourquoi le sport traverse-t-il autant de tes projets ?
Julie Coulon
Déplacer sur scène le réel d’une personne qui n’est pas actrice fonctionne particulièrement bien avec le sportif. Il possède déjà une intensité de vie digne d’un personnage de film ou de roman.
J’ai rencontré des sportifs extraordinaires. Je pense notamment à un plongeur olympique également artiste et performeur, dont le rapport à la scène m’a beaucoup appris. Le plongeon impose une exigence et une présence très particulières. Les échanges entre pratique sportive et art contemporain m’ont fait grandir.
J’apprends aussi du football, du Red Star et des salles de boxe. Dans ces lieux, il arrive un moment magique où je me sens à ma place. Personne ne me demande ce que je fais là. La difficulté partagée crée l’impression que l’on appartient déjà au groupe.
Noée Borey
Tu as besoin de vivre avec ces communautés, presque à la manière du Method Acting et de Stella Adler.
Julie Coulon
Stella Adler a adapté à New York l’héritage de la méthode russe et marqué une manière américaine de penser le jeu. Avec elle, avec le cinéma de John Cassavetes — qui est mon réalisateur préféré — et avec le New York des années 1970 qui ne me quitte pas, je cherche quelque chose de vivant et de transversal.
Je dois traverser un peu le sport pour pouvoir parler avec les boxeurs au même niveau et ressentir une part de ce qu’ils éprouvent. Évidemment, je ne vais pas disputer demain mon premier combat professionnel. Mais il est fondamental que je connaisse physiquement, même de très loin, leur fatigue, leur tension et leur rythme.
Dans Macbeth, les nuits sans sommeil ne renvoient pas uniquement aux bars ou à la fête. Elles parlent aussi d’une forme contemporaine d’aliénation par le sport, de l’entraînement qui empêche de dormir et de l’intensité qui reste dans le corps.
Noée Borey
La nuit revient souvent dans ton travail, avec les astres, l’éclipse et le coup de foudre. Que permet-elle ?
Julie Coulon
La nuit compte beaucoup pour moi, personnellement comme intellectuellement. Je dors peu et je dormais déjà peu à l’adolescence. J’ai alors découvert Insomnie de Marina Tsvetaïeva. Elle écrit sur le fait de ne pas dormir et finit par accepter que cela n’est peut-être pas grave. Le dernier vers, où il est question de changer les mots et d’éteindre la lampe au-dessus de sa porte, m’accompagne encore.
J’y suis revenue malgré moi parce que je travaillais dans des restaurants et finissais tard. Je rentrais à deux heures du matin, au moment où mes amis dormaient, sans avoir moi-même envie de dormir. J’ai commencé à vivre en décalage.
La nuit est devenue un moment à moi. Elle offre le silence, le calme et cette plénitude où plus rien ne dérange. Je ne reçois pas de message administratif et personne ne me sollicite. On ne dit pas assez à quel point, pour les femmes — mariées, mères, artistes ou simplement très occupées — la nuit peut être un berceau de sérénité. C’est un moment où on nous laisse tranquilles. De Marina Tsvetaïeva à Louise Bourgeois, de nombreuses artistes et autrices ont tenu grâce à elle. Moi aussi, je milite la nuit et grâce à elle.
Pendant les six mois où j’ai commencé à écrire Macbeth, j’ai vécu la nuit. J’ai écrit des lettres à un correspondant marin, à un ami vivant à New York, et appelé ceux que le décalage horaire rendait encore disponibles. Mais il existe aussi des événements qui nous font perdre le sommeil. Dans les moments de deuil, on ne parvient plus à fermer l’œil. Que fait-on alors de cette nuit ? Dans Macbeth, elle est devenue une enveloppe du deuil.
Noée Borey
Quelles lectures, quelles images et quelles fatigues accompagnent ce projet ?
Julie Coulon
Je trouve beaucoup de livres par hasard chez les bouquinistes, souvent parce qu’un titre m’attire. Les textes de Nick Cave, musicien profondément marqué par le deuil, m’ont emportée et façonnent le projet. T. S. Eliot y est entré parce que Gaspard le lisait. Je ne peux pas non plus me défaire des apparitions scéniques de Mohamed Ali.
Il y a le Macbeth d’Orson Welles, les images d’éclipse de Wolfgang Tillmans, Marina Tsvetaïeva et Sergueï Essénine. Ce dernier, mort très jeune, porte pour moi quelque chose de profondément lié à Macbeth, au deuil, à l’affrontement et au risque de sombrer.
La pièce sonore forme un collage autour des deux boxeurs. Elle réunit des textes de Jack London sur la boxe, des phrases de T. S. Eliot et de Nick Cave, le texte de Shakespeare en français et en anglais, ainsi que des mots de Sergueï Essénine en russe. Ce bagage prolifère et traverse plusieurs siècles de culture.
Noée Borey
Les astres, les éclipses et les coups de foudre reviennent régulièrement dans ton travail. Que représentent-ils ?
Julie Coulon
Pour moi, l’éclipse, c’est l’amour. Voir une éclipse et tomber amoureuse sont deux expériences très proches. J’ai eu la chance d’en observer une à New York en 2024, le jour même où la ville a connu un tremblement de terre : la réalité dépassait vraiment la fiction.
Je l’ai regardée depuis un cimetière avec mon amie Claudia. Cela paraît étrange, mais les cimetières new-yorkais sont très vivants : on y organise des concerts de jazz et des pique-niques. J’avais fait la queue très longtemps pour obtenir les petites lunettes qui permettaient de regarder le ciel.
Une éclipse est comme un film de Kubrick dans la vraie vie, pendant une heure. Elle est immédiate, plus forte que tout. On ignore quand elle se reproduira. Elle peut sembler dramatique ou dangereuse et donne envie de traverser la moitié de la planète. Le coup de foudre provoque le même dépassement.
Noée Borey
Pour terminer cette carte blanche, je te propose le bonus Crousty Crispy. À quoi ressemble ton rendez-vous idéal ?
Julie Coulon
Il faut d’abord bien choisir l’heure. Pas trop tôt, pour éviter que la soirée s’arrête à vingt heures à cause d’un concert ou d’un autre engagement. J’aime les horaires glissants, vers vingt et une ou vingt-deux heures, quand personne n’a vraiment prévu autre chose après.
Je choisirais un bar à tapas, dans un esprit d’aperitivo, avec deux petites assiettes et un verre de vin de la maison. Je fais confiance au sommelier. Ensuite, on prend une bouteille de vin. Pour les personnes directes, je choisirais un fleurie nommé Coup de foudre. Pour celles qui préfèrent montrer leur attention avec plus de discrétion, une bouteille du Jura que j’aime offrir lorsque j’ai envie de partager mon affection.
Je ne dîne pas vraiment lors d’un rendez-vous : je grignote deux assiettes, puis j’ai envie d’aller danser. Le moment idéal arrive lorsque l’on se retrouve dans un salon, que l’on danse à deux plus fort que tout, avec quelqu’un que l’on connaît depuis vingt ans ou une personne rencontrée la veille que l’on ne reverra peut-être jamais. Il faut une bouteille un peu mal ouverte et Hermanos Gutiérrez très fort, avec leurs riffs de guitare.
Noée Borey
Qu’est-ce qui te fait tomber amoureuse ?
Julie Coulon
Dans le coup de foudre, on s’accroche à des détails sans importance qui deviennent soudain centraux. Lors de mon dernier coup de foudre, je me disais : « Il lit en version originale, en anglais. Comment ai-je pu aimer auparavant quelqu’un qui ne lisait pas en VO ? » Cela aura-t-il une importance dans ma vie ? Peut-être pas. Mais, à cet instant, c’était essentiel.
Pour moi, le véritable amour n’émerge pourtant qu’au deuxième chapitre. Au début, on adore certains aspects d’une personne et d’autres nous agacent : un bruit lorsqu’elle mange, sa manière de boire son café ou de choisir son thé. Puis tout se retourne. Ce que l’on n’aimait pas devient attachant, tandis que certaines qualités commencent à nous énerver.
Le véritable amour apparaît lorsque la question n’est plus de savoir comment est cette personne, mais comment nous naviguons dans le sentiment que nous éprouvons pour elle.
Noée Borey
Quel est ton plus grand red flag ?
Julie Coulon
Les cachotteries. Je croise beaucoup de gens par hasard, donc je finis toujours par savoir. Il faut être direct.
Noée Borey
Et ton plus grand green flag ?
Julie Coulon
Être là. Je suis très occupée, je cours partout et je suis rarement disponible. Ce qui compte, c’est quelqu’un qui saura être présent et s’arrangera pour l’être.
Noée Borey
Dans ce tourbillon, est-ce que l’on s’embrasse ?
Julie Coulon
On s’embrasse tout le temps. Sur les quais du métro, tôt le matin, en public, même dans des contextes de travail : il faut s’embrasser tout le temps.
Noée Borey
C’est une très belle manière de conclure. Merci beaucoup, Julie.
Julie Coulon
Merci Noée.