
L’Arche d’art, épisode 3 · Représenter la nature aujourd’hui
@ Jérémy Louvencourt
Transcription éditorialisée à partir de l’entretien audio. Les hésitations et répétitions ont été allégées pour la lecture, sans modifier le sens des propos.

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Transcription éditorialisée à partir de l’entretien audio. Les hésitations et répétitions ont été allégées pour la lecture, sans modifier le sens des propos.
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Cet entretien a été retranscrit et légèrement édité afin d’en fluidifier la lecture, sans en modifier le sens ni la tonalité.
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développe une œuvre attentive au vivant, à ce qui palpite, relie et persiste souvent en silence. Du dessin au Rotring sur papier japonais aux empreintes végétales sur laiton, sa pratique révèle les circulations discrètes qui unissent graines, pollens, diatomées, matières et gestes.
Chez lui, le vivant n’est pas seulement un sujet : il devient une présence, une force fragile et agissante. Ses œuvres invitent à ralentir, à observer l’infiniment petit et à reconnaître une forme de sacré dans ce qui nous entoure. Elles ne cherchent pas à délivrer un discours écologique alarmiste, mais à déplacer le regard par l’émerveillement.
Dans cet épisode de L’Arche d’art, Jérémy Louvencourt raconte la formation progressive de son vocabulaire artistique, son usage de l’imagerie scientifique, la création de ses ex-voto dédiés au vivant, la naissance de la série Fantôme et l’équilibre qu’il construit entre pratique artistique et design social.
À écouter
Jérémy Louvencourt explore le vivant à partir de formes souvent invisibles à l’œil nu. Il collecte des images scientifiques, des végétaux et des matériaux naturels, puis les transforme par le dessin, l’oxydation et l’installation.
Le papier, le laiton, le bois ou le parchemin ne sont jamais de simples supports : ils conservent une mémoire et participent pleinement à l’œuvre. À travers l’ex-voto, l’artiste propose de ressacraliser la nature sans imposer de croyance religieuse.
Sa démarche repose sur l’observation, l’expérimentation et la conviction qu’une pratique créative peut changer notre manière d’habiter le monde.
Noée Borey
Et si l’on écoutait l’art avant de le regarder ? Si l’on prenait le temps d’entrer dans un geste, un doute, une voix, une trajectoire ? L’Arche d’art, c’est le podcast d’Artenae, un espace sonore pour les formes fragiles, les idées en devenir et les émergences.
Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’accueillir Jérémy Louvencourt. Son travail ne représente pas le monde : il l’approche, l’écoute et le révèle, de l’infiniment petit au végétal, du papier au laiton. Jérémy, quel a été ton premier élan créatif ?
Jérémy Louvencourt
Le dessin a toujours été présent, notamment pendant mes études de graphisme. J’avais déjà orienté mon diplôme dans cette direction et, à la sortie de l’école, j’ai continué à dessiner, bricoler et expérimenter en parallèle de mon activité professionnelle. À un moment, il est devenu évident qu’il fallait pousser le geste et la pratique plus loin.
J’ai aussi toujours collectionné et admiré l’imagerie scientifique, qu’elle montre l’infiniment grand ou l’infiniment petit. Enfant, je lisais Science & Vie et Science & Vie Junior. J’ai ainsi construit très tôt un regard sur le vivant, avec une fascination particulière pour le minéral. J’aime tellement les pierres que leur beauté m’empêche presque d’en faire un sujet : je me sens trop fasciné pour les travailler moi-même.
Ma recherche s’est donc davantage orientée vers le végétal, puis vers les problématiques écologiques contemporaines. J’essaie d’y trouver ma propre voix, sans me placer comme scientifique ou chercheur, et sans adopter une position alarmiste. Je souhaite formuler une proposition personnelle.
Noée Borey
Ta pratique réunit notamment le dessin sur papier et le travail du laiton. Peux-tu d’abord nous parler de tes dessins ?
Jérémy Louvencourt
Je dessine depuis toujours au Rotring, avec des pointes de différentes tailles. Mes études de graphisme m’ont appris à considérer le papier en fonction de ce que l’on veut exprimer : sa nature transforme la manière dont l’encre s’y dépose. J’ai donc toujours recherché des supports atypiques.
Dans une première série, j’ai travaillé sur du papier amate, un papier mexicain ancestral fabriqué artisanalement à partir d’écorce, déjà présent dans les cultures mésoaméricaines et chargé d’une dimension sacrée. Je me suis ensuite tourné vers des papiers japonais. Celui que j’utilise aujourd’hui possède une main et une matérialité très particulières. Chaque feuille diffère légèrement de la précédente, car il ne s’agit pas d’un papier industriel. Sa couleur, qui n’est pas blanche, lui donne une présence charnelle. Avant même le dessin, le support existe déjà comme une matière vivante.
Mes premières séries consacrées aux graines et aux pollens observés au microscope s’intitulent Poussière de vie et Les Éternels. J’y ai découvert le rapport singulier entre le Rotring, l’encre et le papier. Le dessin modifie la structure du support et crée un noir très profond, proche du velours, avec un effet duveteux et presque tissé.
Noée Borey
La pointe vient parfois gratter et faire pelucher le papier ?
Jérémy Louvencourt
Oui. Tout dépend de la pression du stylo, de la pointe, du contraste et du volume recherchés. Ce rapport au support amplifie la matérialité de ce qui est représenté. Il permet d’incarner des éléments microscopiques qui, dans l’imagerie scientifique, peuvent paraître artificiels ou trop lisses.
Ces photographies sont fascinantes, mais elles peuvent aussi créer une distance : on peine parfois à percevoir qu’elles montrent des organismes vivants. Par le dessin, j’essaie de les réincarner. C’est l’un des rôles presque magiques que la pratique artistique peut jouer.
Œuvre mentionnée dans cet article
Noée Borey
Comment choisis-tu les graines et les pollens que tu représentes ?
Jérémy Louvencourt
Le processus ne commence pas par la décision de traiter un sujet précis. Je possède beaucoup de livres, je découpe des magazines et je collecte des images. C’est une promenade dans le vivant : certaines sources viennent de mes propres photographies, d’autres d’appareils scientifiques complexes. Des revues universitaires, botaniques ou consacrées à l’espace rendent aussi accessibles de nombreuses images.
Cette collection navigue dans ma tête. Peu à peu, une famille de formes se constitue et devient suffisamment dense pour ouvrir une série. Pour les graines, j’ai retenu celles dont l’apparence était déroutante, plutôt que les silhouettes immédiatement reconnaissables. Je veux déplacer le regard et retirer au spectateur ses repères habituels.
Les photographies microscopiques de graines sont souvent recolorisées selon la couleur de la fleur à venir. Elles nous sont présentées comme une réalité scientifique, alors qu’elles ont déjà été transformées. Cela m’autorise à proposer ma propre transformation, tout en respectant la forme initiale. L’image devient plus incarnée et se rapproche en même temps de l’artefact.
Face à ces œuvres, les spectateurs évoquent parfois un coquillage, un panier, une pointe de flèche ou un bouclier. Je ne nomme pas précisément le sujet dans les titres afin de préserver ce jeu de l’imagination. Le vivant est d’une richesse formelle immense : les formes et les géométries que l’être humain pense avoir inventées existent déjà à l’échelle microscopique.
Noée Borey
Tu as notamment travaillé sur les diatomées. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ces organismes ?
Jérémy Louvencourt
Dans mes recherches pour les ex-voto, je me suis beaucoup intéressé au zooplancton et au phytoplancton. C’est ainsi que j’ai découvert les diatomées, des organismes unicellulaires qui comptent parmi les formes les plus simples du vivant.
L’idée qu’une seule cellule puisse néanmoins former une structure aussi précise m’a immédiatement fasciné. En approfondissant mes recherches, j’ai découvert une richesse formelle extraordinaire : des silhouettes abstraites, proches du motif géométrique, mais d’une diversité infinie.
Lorsqu’elles deviennent des ex-voto en laiton, une ambiguïté apparaît. Sans cartel, on ne sait plus si l’on regarde un objet décoratif, un artefact ou une œuvre d’art. Pourtant, la forme n’est pas représentée pour sa seule valeur ornementale ou symbolique : elle est présentée pour elle-même, en tant que sujet.
L’histoire de l’art a souvent utilisé le végétal comme symbole. Sa reconnaissance comme sujet à part entière est beaucoup plus récente, et c’est une évolution qui m’intéresse profondément.
Noée Borey
Comment as-tu commencé à travailler le laiton et la forme de l’ex-voto ?
Jérémy Louvencourt
J’ai toujours été fasciné par les ex-voto sans savoir, au départ, comment les intégrer à ma pratique. Puis j’ai lu un texte qui présentait la prière comme une forme de guérison : dans l’Antiquité comme dans la religion, prier pour le corps relevait d’une pratique réparatrice.
J’ai alors imaginé déplacer l’ex-voto vers un vivant autre que le corps humain. Il s’agissait de proposer une petite fiction : celle d’une civilisation qui aurait voulu guérir le vivant avec autant d’attention qu’elle soigne son propre corps. J’ai créé de petits ex-voto en laiton représentant des organismes microscopiques à la base des écosystèmes, puis j’ai commencé à oxyder le métal pour observer ses réactions et enrichir sa matière.
Noée Borey
Tu proposes ainsi de remettre le vivant au cœur d’une forme de sacré et d’aborder l’écologie d’une manière plus positive.
Jérémy Louvencourt
La question du sacré et de la croyance m’habite. Nous associons souvent le sacré à la religion, parfois avec une connotation négative. Pourtant, il est possible de croire en certaines choses et de leur redonner une valeur sacrée sans leur associer nécessairement tout un système religieux ou spirituel.
Les ex-voto portent cette volonté de ressacraliser la nature et de lui rendre ses lettres de noblesse. Je crois que le changement peut commencer par le regard, comme chez les naturalistes du XIXe siècle : réapprendre à s’émerveiller, prendre le temps de regarder, d’observer, de glaner et d’aller vers ce qui nous entoure.
Cette posture ne résoudra pas à elle seule la crise écologique, mais elle ouvre une fenêtre et offre une autre relation au monde. La nature ne se limite pas aux animaux et aux arbres. Bactéries, champignons, planctons et organismes microscopiques participent à une immense chaîne de relations. Tout est lié et forme une osmose complète. Je ne cherche pas à fonder une « secte du vivant » où l’on prierait les diatomées, mais à proposer un rapport différent.
Œuvre mentionnée dans cet article
Noée Borey
Observer tous ces rouages du vivant est-il parfois vertigineux ?
Jérémy Louvencourt
Non, cela m’anime au contraire. Je trouve extraordinaire tout ce qui se déroule autour de nous sans que nous en ayons conscience. Cette découverte remet en question notre statut et nous retire du sommet imaginaire de la pyramide.
Nous ne sommes ni au-dessus de la chaîne alimentaire ni au-dessus des équilibres écologiques. Nous appartenons à un ensemble qu’il faudrait plutôt représenter sous la forme d’un cercle. Nous sommes également très fragiles : face à un bouleversement majeur, nous pourrions être parmi les premiers à disparaître. Je ressens donc moins un vertige qu’une conscience heureuse d’appartenir à un tout extrêmement dense.
Noée Borey
Peux-tu nous décrire ton atelier ?
Jérémy Louvencourt
Je travaille au sein des ateliers Opaz à Aubervilliers, dans un grand hangar compartimenté en espaces occupés par des artistes, des artisans et des designers. Cette diversité de pratiques crée un collectif particulièrement enrichissant.
Je partage un atelier d’environ trente mètres carrés avec un ami peintre. Il n’a malheureusement pas de fenêtre, mais il est vaste et offre de grands murs. C’est un espace de travail, de structuration, d’assemblage et d’expérimentation, particulièrement important dans les dernières phases de réflexion.
Je collecte des images, mais aussi des fragments du vivant et des essais de matière. Je les accroche sur les murs et les dispose sur les meubles de façon à brouiller la frontière entre ce qui est fabriqué et ce qui ne l’est pas. L’atelier devient un terrain de réflexion où de nouvelles pistes peuvent apparaître.
Noée Borey
C’est ainsi qu’est née la série Fantôme ?
Jérémy Louvencourt
Oui. Fantôme est une série d’oxydations sur plaques de laiton. Le végétal vient lui-même créer son empreinte sur le métal. Elle est née dans l’atelier, en collectant, en trempant les matériaux, en bricolant et en faisant des erreurs.
Mes séries de dessins sont généralement très construites : je prends de nombreuses décisions et constitue un atlas précis. Fantôme est au contraire issue de l’expérimentation et d’une part de hasard. Elle complète néanmoins le dessin. Les séries dialoguent entre elles comme de petites briques qui, peu à peu, racontent quelque chose de plus grand.
Les oxydations, les ex-voto et les dessins constituent désormais un ensemble. Chaque nouvelle pièce rejoint les précédentes et recrée une forme d’osmose, à l’image de la chaîne du vivant. Plus que chaque série isolée, c’est cet écosystème global qui m’intéresse.
Noée Borey
Tu as présenté une installation dans une chapelle en Normandie. Ton travail y rejoignait directement la question du sacré.
Jérémy Louvencourt
Cette chapelle, située dans la campagne près de Fécamp, était particulièrement intéressante parce qu’elle était à demi désacralisée. Les églises conservent souvent leur usage religieux ou le perdent complètement. Ici, le lieu demeurait entre les deux, chargé de sa fonction première tout en étant ouvert à une autre expérience. Isolée dans la nature, cette petite chapelle semblait coupée du temps.
L’idée de rendre une forme de sacralité à la nature, au sein même d’une chapelle entourée par la nature, créait un emboîtement très juste. Exposer dans des lieux qui n’ont pas été conçus pour l’art peut donner une force nouvelle aux œuvres.
J’y ai présenté mes ex-voto pour la première fois. J’avais créé une colonne composée de milliers de petites pièces suspendues à des fils, au centre de la chapelle, devant la sacristie. De loin, elle semblait descendre du ciel. En s’approchant, on découvrait les plaques et les multiples éléments qui y étaient emboutis.
J’avais ajouté des végétaux glanés autour de la chapelle, ainsi que des algues, puisque le lieu se trouve près de la mer. Les formes de phytoplancton et de zooplancton représentées dans les ex-voto répondaient ainsi au végétal terrestre et marin environnant. Le contexte donnait tout son sens à la proposition et l’amplifiait.
Noée Borey
Quelles sont tes principales inspirations ?
Jérémy Louvencourt
J’aime énormément de choses, mais elles sont tellement digérées que j’ai du mal à isoler des influences précises. J’adore l’art, je visite beaucoup d’expositions et j’aime de nombreux artistes. Je suis, par exemple, fasciné par Rothko, même si cela ne se voit pas directement dans mon travail.
Ma plus grande inspiration est peut-être la collecte d’images et d’objets. Je m’intéresse aussi aux approches anthropologiques et animistes, à la manière dont différentes cultures ont constitué des cosmos et pensé leur relation à la Terre. Il ne s’agit pas d’imaginer que ces civilisations détenaient une solution parfaite : leurs visions sont elles aussi des croyances et des constructions. Mais leur point de départ diffère du nôtre et mérite d’être écouté. Elles proposent d’autres manières de sentir le pouls du monde.
La notion de cabinet de curiosités me correspond beaucoup. Mon atelier en est une forme miniature : les murs réunissent mon atlas d’images, mes œuvres, des objets collectés et des expérimentations encore sans destination précise.
Certaines recherches ne deviendront peut-être jamais des œuvres. J’ai par exemple mené des essais d’oxydation sur parchemin, à partir de techniques proches de la maroquinerie. La transformation donne un aspect végétal à une matière animale. On retrouve l’animisme, la transmutation et l’idée que tout est lié. Ces petits trésors à l’état naissant alimentent la pratique, même lorsqu’ils ne débouchent pas sur une série.
Noée Borey
Tu travailles aussi le bois ?
Jérémy Louvencourt
De manière plus ponctuelle et avec l’aide d’un ami qui maîtrise cette matière. Un projet est né de petites boules de pierre sculptées découvertes en Écosse. Les archéologues en ont retrouvé plusieurs centaines et leur fonction demeure inconnue. Un chercheur a remarqué qu’elles portaient des formes géométriques très précises, peut-être antérieures à la formalisation grecque des solides platoniciens.
Cette hypothèse m’a fasciné. À une époque où je travaillais sur les quatre éléments et les briques constitutives du vivant, nous avons repris ces géométries pour créer quatre formes dans quatre essences de bois, à l’aide d’un tour numérique.
Le bois me parle parce qu’il est vivant, comme le papier ou le parchemin. Je privilégie des matériaux qui conservent une histoire et la mémoire de ce qu’ils ont été. J’essaie de les magnifier et de voir comment cette vie peut se prolonger dans l’œuvre.
Noée Borey
Tu as également développé un travail autour des quatre éléments.
Jérémy Louvencourt
Cette recherche part d’une conception ancienne selon laquelle la terre, l’eau, l’air et le feu forment les éléments fondamentaux du monde. Le chiffre quatre traverse tout l’imaginaire médiéval, des quatre humeurs à la représentation du cosmos.
L’alchimie me fascine aussi par son ambition de transformer les matériaux en or. Une énergie immense a été consacrée à cette recherche qui, sans atteindre son but initial, a contribué à l’émergence de la chimie. La transmutation recherchée est peut-être devenue la découverte d’une nouvelle discipline scientifique. Ces imaginaires successifs révèlent la richesse des relations que l’être humain a construites avec le cosmos, le vivant et son environnement.
Pendant le confinement, j’ai réalisé une série en couleur sur des buvards, rarement montrée. Je plongeais les feuilles dans des bains d’eau et d’encre, puis laissais les pigments s’ancrer dans le papier. La chaleur, le temps de séchage et la quantité d’eau transformaient les formes. Je ne décidais véritablement que du moment où le processus devait s’arrêter. Ce lâcher-prise donnait une dimension presque mystique à la recherche.
Noée Borey
Comment relies-tu ta pratique de graphiste à ta pratique artistique ?
Jérémy Louvencourt
Elles sont formellement distinctes, mais toutes deux nécessaires à mon équilibre. Le graphisme que je pratique relève du design social : il est participatif et se déploie dans des lieux comme les établissements pénitentiaires, les centres sociaux, les hôpitaux ou les écoles.
Sans me positionner comme professeur, j’apporte des méthodes et des savoir-faire à des publics qui ont peu accès à l’art. Je considère l’art comme une chance et comme une ouverture essentielle sur le monde. J’aurais du mal à rester uniquement dans mon atelier, sans aller à la rencontre de ces personnes.
Ces deux activités se nourrissent réciproquement sans s’alimenter de manière littérale. Le graphisme me fait vivre, mais je ne le considère pas comme un simple travail alimentaire. Il donne du souffle et du sens à ma pratique artistique, et inversement. J’essaie aujourd’hui de trouver entre les deux l’équilibre le plus juste.
Noée Borey
En matière de transmission, souhaites-tu laisser une trace ou un message particulier ?
Jérémy Louvencourt
J’aimerais surtout que tout le monde pratique une forme d’art. Je suis animé par les résidences et les ateliers parce que je crois que le monde irait mieux si chacun possédait une pratique créative, quelle qu’elle soit. Faire du pain, cuisiner, danser, dessiner ou jardiner peut relever d’un même élan dès lors que l’on y met de la passion et que l’on cherche à transmettre.
Une pratique donne un équilibre moral et psychique très fort. L’art devrait pouvoir s’infiltrer partout, même s’il reste parfois décrié ou insuffisamment pris au sérieux. Tout le monde a quelque chose à dire ; chacun doit simplement trouver son mode d’expression.
Je préfère aider les personnes à découvrir cette voie plutôt que laisser moi-même une trace particulière. Et si, à ma petite échelle, je parviens aussi à changer leur regard sur le vivant, cela me satisfait déjà.
Noée Borey
Quel conseil donnerais-tu à un jeune artiste qui aimerait se lancer, mais n’ose pas encore ?
Jérémy Louvencourt
Le plus difficile est de se faire confiance et de comprendre que l’élan et le désir de faire comptent davantage que le résultat immédiat. Il faut être patient, produire et ne pas s’arrêter.
Même si l’on n’expose pas pendant plusieurs années, le temps passé à chercher, expérimenter et éprouver du plaisir n’est pas perdu. Le véritable enjeu est de trouver sa voie, d’être en accord avec soi-même et de ne pas fabriquer ce que l’on pense attendu ou plus facile à vendre. Une pratique n’est pas toujours plaisante : il existe nécessairement des conflits avec soi-même. Mais il faut continuer.
Comme un sportif, un artiste s’entraîne pour être capable, un jour, d’accomplir une grande performance. Cela demande de l’abnégation et la capacité d’accepter les refus. Je viens du graphisme et non d’un réseau directement lié aux arts plastiques ; il a donc fallu avancer sans brûler les étapes.
On n’a pas besoin d’être une star de l’art contemporain pour faire une œuvre juste, rencontrer des collectionneurs passionnés et construire son public. Il faut une part d’ego pour défendre ce que l’on fait seul, mais aussi assez de modestie pour garder le sens des proportions. Tout est affaire d’équilibre.
Noée Borey
Chacun ses petites graines. C’est une très belle conclusion.
Voix off
Merci à Jérémy Louvencourt pour sa présence, son regard et ce partage autour du vivant, de ses formes, de ses circulations et de sa dimension sensible et sacrée. Merci aussi à vous qui écoutez L’Arche d’art et prenez le temps d’entrer dans ces voix, ces élans et ces manières d’habiter le monde.
On se retrouve le mois prochain pour une nouvelle traversée artistique. À très bientôt.