Le 18 septembre dernier, Apple a ouvert à New York une exposition qui vise à promouvoir des images prises à l’iPhone. Les images sont sublimes et chacun des trois artistes délivre une copie techniquement parfaite qui laisse peu de place à la critique. L’exposition met l’iPhone au centre de la connexion humaine, et décrit l’outil comme cœur battant des moments de contact, de regard, de soin, d’expérience commune. Pourtant, en découvrant le titre de l’exposition d’abord, « What Holds Us » (littéralement « ce qui nous retient »), et le communiqué de presse dans la foulée, je n’ai pu m’empêcher de percevoir une dissonance. Le titre (et le propos qui en découle) contient une ambiguïté importante : n’est-ce pas l’humain qui tient l’iPhone, plutôt que l’iPhone qui retient l’humain ?
« What Holds Us » illustre parfaitement le « Great Reversal » que l’écrivain et curateur britannique Shumon Basar décrit depuis plusieurs années et qu’il reprend dans son récent essai « How do you screenshot a feeling » (2026). Les smartphones et leurs réseaux sont nés dans les années 2000 avec la promesse d’un monde rendu accessible, où se connecter les uns aux autres serait plus simple et fluide que jamais auparavant. Mais ces outils, imaginés pour prolonger nos corps et nos pensées, sont également des environnements qui évoluent activement (McLuhan, 1964).
Ainsi, Shumon Basar soutient qu’une inversion a été initiée dès la deuxième moitié des années 2010, inversion propulsée par la pandémie de Covid-19 : notre environnement digital n’est plus secondaire à notre environnement physique. Il s’est installé tout- puissant entre 2020 et 2022, à cette période-là pour le meilleur, et ne semble plus vouloir céder son trône.
Aujourd’hui, l’algorithme suggère des articles, propose des images, induit des idées, et cet ensemble de contenus médiatiques sait ce que nous voulons avant nous-mêmes. Le téléphone pense pour nous, lit pour nous, tantôt stimule notre esprit critique, tantôt le réduit à néant. Mais le Great Reversal ne s’arrête pas là. Non seulement l’environnement digital devient plus présent que l’environnement physique, mais en plus il s’en émancipe : une part croissante de la culture visuelle échappe désormais au circuit classique humain → image → humain. Les machines produisent et analysent elles-mêmes des images, et cela va en s’accélérant : toute image, tout texte, est devenu l’engrais fertile des IA génératives. Cette émancipation du digital pourrait aller plus loin. En décembre 2024, Connor Hayes, vice-président chargé des produits d'IA générative chez Meta, envisageait de voir agluer des profils générés par l’IA sur ses plateformes : « they’ll have bios and profile pictures and be able to generate and share content powered by AI, » ce qui, selon lui, rendrait ses apps « more entertaining and engaging. » En bon doomscroller, j’en ai fait le constat la semaine dernière, quand une trend Instagram a mis en scène une série de personnages chics et désuets générés par l’IA, en train de faire du shadow boxing sur une musique de rap. Le premier compte de cette trend, @jean_philantrope, a posté son premier contenu il y a une semaine. Aujourd’hui, près de 240 000 personnes le suivent.
Le point commun de ces profils au contenu viral : en bio, un lien de crypto-monnaie, dont la valeur a explosé. Le digital soutient et accompagne l’existence humaine à tel point que certains de ses circuits culturels s’automatisent. Internet possède sa propre culture depuis longtemps ; désormais, une part croissante de celle-ci est produite et interprétée par des machines. Dans ce contexte, le titre de l’exposition Apple « What Holds Us » paraît cyniquement approprié, et se fait porte-étendard d’une question que l’on ne se pose jamais assez : sommes-nous toujours les bénéficiaires d’une technologie qui nous facilite la vie ? Ou bien arrangeons-nous à présent nos vies pour qu’elles rentrent dans les logiques de l’environnement numérique ?
Découvrir le profil de l'artiste Tristan d'Orgeval
Références :
Marshall McLuhan, Understanding Media: The Extensions of Man, McGraw-Hill, 1964.
Dolce Xoxo — Essay, CounterSubject.
Financial Times, article en ligne.
Trevor Paglen, « Invisible Images (Your Pictures Are Looking at You) », The New Inquiry, 8 décembre 2016. The New Inquiry
Apple, « Celebrating “What Holds Us” on iPhone 18 Pro », Apple Newsroom, 16 septembre 2026.