Entretiens avec Agathe Chebassier, artiste de sa génération, autour de son élan créatif, de l'évolution de sa pratique. De l'urgence d'apprendre à la déconstruction d'un regard, de la rage à la douceur, l'artiste manie avec virtuosité la trace.
À quel moment la peinture est-elle entrée dans ta vie ?
À 22 ans je suis entrée en classe préparatoire des Beaux-Arts pour faire de la photographie. Je nourrissais déjà un rapport charnel à l’image, cherchant une forme de picturalité dans la photo. Mais je n’avais jamais peint. En découvrant la peinture, j’ai compris que la couleur et le geste me rendaient libre d’incarner un sentiment, de créer une réalité, quand la photo me limitait à la capturer. Je passais de spectatrice à actrice de ma vie. Je n’ai plus jamais fait de photographie.
Agathe Chebassier, La fuite II, huile sur toile, 200x200cm, 2025, @Aurélien Mole
Quel chemin t’a menée jusqu’à ta pratique d’aujourd’hui ?
J’étais dans une urgence d’apprendre, d’être au cœur de la peinture, de rattraper les années. Je voulais me confronter au travail dans l’atelier d’un peintre contemporain établi. Je me suis présentée à l’atelier de l’artiste Olivier Masmonteil dont j’aimais le travail pour lui demander un stage. Cette rencontre a été une évidence : on s’est engagés ensemble pour cinq années fortes d’échanges et d’apprentissage.
En développant ma peinture sur le modèle vivant, la copie de tableau et le dessin classique, j’ai compris que je regardais mais ne voyais rien. C’est tout mon rapport au monde qui a changé.
Un soir j’ai quitté l’atelier enfin satisfaite de mes peintures, le sentiment d’avoir été dans le juste. À vélo, The Strokes à fond, j’ai eu le sentiment de tomber amoureuse comme une adolescente l’été. Depuis je suis obsédée par la possibilité de revivre cette émotion.
Œuvre mentionnée dans cet article
Qu’est-ce qui a changé récemment dans ta manière de peindre ?
Détruire des peintures récentes devenues faibles m’a permis d’avancer et de me situer. La répétition est un étau confortable et mortifère dont je cherche à m’éloigner en me déplaçant à travers des sujets, des formats, des techniques. Aujourd’hui ces différentes facettes s’affrontent : la peinture et le dessin, la violence et la tendresse, le sauvage et le contrôlé. Je sais que je cherche à embrasser ces différentes écritures pour transformer et ouvrir mon terrain de jeu en vastes espaces de liberté.
Œuvre mentionnée dans cet article
Quand la peur de créer s’invite à l’atelier, comment retrouves-tu le geste ?
La peinture est constamment faite de deuils et de choix. Accepter d’abandonner une idée, une partie du tableau que j’aime mais qui m’empêche d’avancer, donner une chance à l’accident. Pour me donner du courage avant de peindre, je regarde les tableaux de Martha Jungerwith, Jonathan Wateridge, ou une vidéo de Julian Schnabel sous la pluie qui peint des formats monumentaux avec des torchons imbibés de peinture. J’aime leur audace.
Quel rapport entretiens-tu avec le corps comme sujet artistique ?
Le corps est pour moi un espace d’expression à travers lequel je tente de porter le cri de générations de femmes dépossédées, muselées. La peinture offre la possibilité de prendre soin de ceux qu’on peint, avec l’idée de réparer, comme si le pinceau devenait une caresse. Mais il peut aussi être la gifle, la griffe. Cette ambiguïté retentit dans l’urgence d’une fuite, dans une nuit qui gronde, dans l’acouphène d’un draps.
Peindre me permet de faire silence face au bruit du monde.
L'absence, huile sur toile, 33x41cm, 2026, @Aurélien Mole