Aleksandra Aya Demina
Cette oeuvre est actuellement exposée en galerie, contactez-nous pour émettre une réservation






Les Marécages est une grande sculpture textile, un tapis tissé à la main selon une technique traditionnelle tchouvache. L’ensemble du processus de création, entièrement manuel, a duré six mois. Cette œuvre s’appuie sur une recherche approfondie de l’histoire et des canons esthétiques du tissage.
Alors que le marché de masse produit un excédent de vêtements dans des usines recourant à une main-d’œuvre sous-payée, le tissage manuel — encore préservé dans certaines régions du monde — perd progressivement sa valeur. Avec lui, ce sont des écosystèmes culturels riches et diversifiés qui se trouvent aujourd’hui menacés.
Le tissage est l’une des techniques les plus anciennes de l’humanité. Né à différentes époques et dans diverses régions du monde, il a joué un rôle fondamental dans le développement des sociétés. Aujourd’hui, la surproduction textile est devenue l’une des menaces majeures pour l’écosystème terrestre, entraînant la disparition progressive de savoir-faire artisanaux et des cultures qui leur sont liées.
Le tapis présenté ici se compose de deux parties : un langage ornemental et des motifs naturels. Dans mon travail, je me suis appuyée sur des images traditionnelles issues de différentes cultures. Ces éléments témoignent du lien entre l’industrialisation croissante et la transformation des motifs de tissage, dont les racines étaient autrefois profondément ancrées dans la nature.
La partie inférieure du tapis représente des flaques d’eau, de la mousse et les racines d’un arbre pourri — une métaphore du cycle naturel de la vie et de la décomposition des artefacts anciens. Les ornements émergent du paysage naturel, mais, sous l’effet de l’entropie et de l’érosion, ils y retournent peu à peu. Ces deux dimensions ne s’opposent pas : elles coexistent et se complètent.
Lorsque les visiteurs s’approchent du tapis, un capteur s’active et déclenche des sons — cris d’animaux modifiés, bruit de la pluie et du vent. Le tapis semble alors tenter d’entrer en dialogue avec le public.
Je suis convaincue que l’artisanat ne doit pas être relégué derrière une vitre, mais vivre entre les mains des gens. Le tissage est un artisanat traditionnel du peuple tchouvache, et il est essentiel pour moi de parler, à travers ma pratique, de la disparition progressive de ma culture.
Le tissage est également, à l’origine, un médium profondément féminin, incarnant la création et l’accompagnement de l’ensemble du cycle de la vie humaine — de la naissance, lorsque l’enfant est enveloppé dans ses premières étoffes, jusqu’à la mort, lorsque le corps est revêtu d’un linceul pour le rite funéraire.
Créer un tissu, c’est faire naître une matière à partir d’éléments disjoints, une surface qui n’est jamais totalement close ni figée. Dans sa vie ultérieure sous forme de textile, le tissage demeure vivant : il se déforme et se transforme sous l’effet de la lumière, de la couleur et de la gravité, à la manière d’une sculpture vivante monumentale.
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Aleksandra Aya Demina est une artiste textile née en Russie, issue de la tradition de tissage tchouvache — une culture rare, au croisement des héritages turciques et finno-ougriens. Initiée au tissage dès l’enfance, elle choisit de réinscrire ce savoir ancestral dans le champ de l’art contemporain. Installée en France depuis 2022, elle développe un dialogue entre les techniques traditionnelles tchouvaches et les pratiques françaises de la tapisserie médiévale. Son travail explore la rencontre entre mémoire et modernité, artisanat et recherche artistique. À travers le médium du fil, Aya aborde la disparition des cultures indigènes, la transmission du patrimoine immatériel et la place du travail manuel féminin. Elle privilégie une approche attentive de la matière, travaillant la fibre et le textile avec une conscience de préservation et de transformation. Ses œuvres tissées deviennent des espaces où passé et présent s’entrelacent, affirmant la continuité du geste et la possibilité de créer une nouvelle matière à partir de traditions vivantes.